Mémoire de lecture : Les canonnières françaises du Yang-Tsé (4)

La mission des canonnières (1917-1930), d’après Hervé Barbier

L’activité de la flottille française sur le Yang-Tsé peut se résumer à trois objectifs principaux : la protection des intérêts économiques français, la protection des nationaux français, et la protection des intérêts moraux. A partir de 1917, un phénomène nouveau influence le rôle des canonnières : l’essor considérable de la navigation commerciale à vapeur. Ce type de navigation devient un enjeu entre les puissances étrangères et profite aux armateurs et compradores (intermédiaires commerciaux) chinois qui voient là le moyen de se mettre à l’abri de l’arbitraire des administrations chinoises locales. Pour les canonnières, il faut protéger mais aussi contrôler les vapeurs battant pavillon français.

L’ouverture du commerce étranger des ports fluviaux chinois a offert de nouvelles perspectives économiques. Le Yang-tsé étant la seule grande voie par laquelle la Chine centrale communique avec le reste du monde, le fret est de valeur élevée, et attire les convoitises étrangères. Une navigation entre Yichang et Wanxian n’est possible qu’aux moyennes et hautes-eaux, c’est-à-dire d’octobre à décembre et de mai à juillet, soit environ six mois.

Pourtant, l’exploitation des services commerciaux sur le Haut-Fleuve, en dépit des risques qu’elle comporte, est généralement rémunératrice. En effet, Chongqing est le centre de concentration et de distribution du Sichuan, province la plus riche de Chine. La navigation commerciale sur le Haut-Fleuve va donc connaître un essor considérable. En 1920, trois compagnies assurent l’essentiel du service de navigation entre Shanghai et Chongqing : les compagnies anglaises Jardine & Matheson (six vapeurs), Butterfield & Swire (6 vapeurs), et la compagnie japonaise Nippon Yusen Kaisha (huit vapeurs).

Après l’échec financier de la Compagnie Asiatique de Navigation, le pavillon commercial français est absent du Yang-Tsé. Les débuts sont modestes mais en 1921, près d’une dizaine de bâtiments portent le pavillon français. En réalité, la quasi-totalité des vapeurs appartient à des armateurs chinois qui se contentent de fournir les capitaux et l’infrastructure commerciale n’ayant que peu d’expérience dans la navigation à vapeur. De plus, arborer un pavillon étranger, c’est échapper aux autorités militaires chinoises et bénéficier des avantages des vapeurs commerciaux étrangers. Les autorités consulaires françaises, soucieuses de voir flotter le drapeau national sur le fleuve, sont peu enclines à vérifier la vraie nationalité des compagnies et ferment les yeux. Certaines compagnies possédant leur siège dans la Concession française de Shanghai sont aussi de gros contribuables.

Contrairement aux Français, les Anglais ont stoppé rapidement toute dérive. Ils ont retiré leur pavillon aux vapeurs jugés trop chinois et pas assez anglais. Vis-à-vis de cette flotte « métisse », la position de la marine française se trouve faussée.

La flottille du Yang-Tsé qui a pour mission de protéger les intérêts français doit supporter les conséquences d’une situation dont la genèse lui était totalement étrangère. Le développement de cette navigation commerciale à vapeur s’effectue au milieu d’un climat politique hostile. En 1921, la guerre civile au Sichuan bat son plein. Les bandes qui infestent la vallée du Yang-tsé ont de moins en moins de scrupules à attaquer les bâtiments naviguant sous pavillon français. Ces attaques se présentent sous plusieurs formes : la fusillade qui s’effectue en un point ou le chenal longe l’une des rives à faible distance, la destruction du balisage du fleuve qui augmente le risque d’échouage et facilite le pillage ou encore le blocus du fleuve par un barrage de jonques.

Face aux difficultés éprouvées par les canonnières à assurer efficacement la protection de la navigation commerciale sur le Haut-Fleuve, certains n’envisagent une solution au problème que par une action commune des différentes flottilles. Un projet de proclamation internationale auprès des autorités chinoises n’a cependant aucun effet. En 1923, la guerre civile bat son plein.

Les bateaux de commerce français sont sous la menace permanente d’une réquisition ou de fusillades inopinées, et plus que jamais les canonnières se trouvent en première ligne. La campagne de 1924 voit se développer une véritable protection à outrance de la flotte commerciale française par la flottille du Yang-Tsé mais les abus de pavillon se multiplient car les armateurs chinois profitent du pavillon français pour développer un trafic d’armes et d’opium. En protégeant ces navires, les canonnières s’exposent aux représailles des autorités chinoises. Assez vite, les compradores, avec la complicité des armateurs, ont développé des trafics en tous genres. Arborant le pavillon français, ils bénéficient de la protection de la Marine française pour transporter notamment des équipements militaires destinés aux Seigneurs de la guerre.

Tout bâtiment reconnu coupable d’abus de pavillon est susceptible de se voir retirer son pavillon et d’être interdit d’appareiller. Finalement, un permis de navigation annuel délivré par l’autorité consulaire de leur port d’attache assure la légalité des bâtiments naviguant sous pavillon français.

Au début de 1926, il est décidé de limiter l’emploi de détachements armés à bord des vapeurs commerciaux car chaque fois qu’un garde armé répond à une attaque et fait des victimes, les autorités chinoises exigent des indemnités des compagnies. Sous la pression des autorités chinoises, les autorités consulaires françaises finissent pourtant par autoriser sous certaines conditions, le transport de troupes chinoises sur les vapeurs français. La Marine ne veut en aucun cas cautionner cette décision en s’appuyant sur l’article 12 du Traité de Tientsin qui mentionne que les navires français ne peuvent être frappés de réquisition pour quelque service public ou privé que ce puisse être. Pour limiter les incidents, le contre-amiral Basire interdit aux canonnières de s’engager dans les zones d’hostilité sur le Haut-Fleuve à moins de nécessité absolue.

A la fin de 1926, les autorités consulaires décident la suspension de toute navigation de vapeurs français sur le Yang-Tsé. Ceux-ci sont repliés sur Hankou. C’est un échec de la diplomatie. Au début des années 20, pour occuper une place prépondérante dans le commerce en Chine, les consuls ont accordé le pavillon français à n’importe qui. Pour quel résultat ? En 1928, la place de la France dans l’économie chinoise est toujours aussi faible (10ème rang) loin derrière les anglo-saxons.

La protection de la navigation commerciale n’a pas été la seule mission des canonnières françaises qui assuraient également la protection des ressortissants français. En 1924 déjà, le contre-amiral Frochot déclarait : « Il n’existe plus en Chine de gouvernement central ayant une autorité réelle sur le pays, capable d’y faire respecter la vie, les biens et les droits des étrangers ». La situation est telle que l’emploi de la force est nécessaire pour assurer la défense des étrangers en Chine. L’intervention se situe dans deux cas particuliers : la participation à la défense des Concessions françaises et la protection des nationaux français hors des Concessions.

Il y a d’une part la menace directe des autorités chinoises : le refus de reconnaître les privilèges, la saisie des biens lors du refus de payer des taxes illégales ; les émeutes et les mouvements xénophobes étant souvent favorisés par les pouvoirs publiques. D’autre part, il existe la menace des pirates et des brigands qui est plus difficilement maîtrisable car elle se situe sur les confins du Sichuan et du Hubei. Dans les années 20, une nouvelle menace apparaît : les communistes. Ces « bandes rouges » dont la cible privilégiée sont les missionnaires, enlevés ou massacrés. De plus un type de menace indirecte a été déterminée, elle est représentée par la lutte entre deux partis rivaux qui s’emparent de villes, et pillent s’ils en ont le loisir.

Sur le Yang-Tsé, la France possède deux Concessions, une à Shanghai et une à Hankou, et la carence des autorités locales a contraint la France à en assurer l’administration et la défense. A Shanghai la population de la Concession est de 450.000 habitants dont seulement 1.500 français alors qu’à Hankou elle est proche de 10.000 habitants avec environ 320 étrangers. Les forces affectées à la défense de la Concession de Shanghai sont composées des forces de police local, des compagnies de débarquements des bâtiments F.N.E.O (Forces Navales d’Extrême-Orient), présents sur la rade et des forces militaires appartenant au C.O.C. (Corps d’Occupation de Chine). Ces forces ont pour mission d’interdire par tous les moyens l’accès de la concession à tout élément de désordre armé ou non armé, de supprimer toute manifestation intérieure, d’empêcher une occupation, et si nécessaire d’assurer l’évacuation des nationaux français. Sur le Haut-Fleuve les ressortissants français étant assez isolés, des plans d’évacuation sont établis après accord entre les autorités diplomatiques et la Marine.

En 1926, Chiang Kai-shek parvient à s’imposer à la tête du parti nationaliste, et il veut en finir avec les seigneurs de la guerre. La fin de 1927, voit une normalisation relative de la situation en Chine. Chiang devient l’homme fort du pays.

A la fin de l’été, le Doudart de Lagrée, le Balny et le La Grandière stationnent à nouveau sur le Haut-Fleuve. La permanence sur le Bas-Fleuve est assurée par la canonnière Alerte. Cependant, les communistes font une « chasse » acharnée aux missionnaires, et les canonnières doivent désormais protéger les missions catholiques.

En vertu des traités de Huangpu et de Tientsin, la France exerce un protectorat sur les missions catholiques en Chine. En 1845, un édit impérial avait garantit le libre exercice du christianisme, protection renforcée en 1858 par le Traité de Tientsin qui permet aux missionnaires de voyager et de résider à l’intérieur de la Chine. Dans toutes les provinces traversées par le Yang-Tsé, des missionnaires catholiques se sont implantés, qu’ils soient français ou étrangers. Dans les provinces du Bas-Fleuve, ce sont les Jésuites qui assurent l’apostolat religieux, le Moyen-Fleuve est le domaine réservé des Franciscains, tandis que d’autres congrégations résident à Wuchang, Hankou, Yichang et Nanchang dans le Jiangxi. Les missionnaires représentent l’un des éléments de la pénétration française en Chine, et ils ont poussé les autorités françaises à imposer à la Chine leur protection. Cette situation a favorisé le développement d’un mouvement xénophobe envers les missionnaires considérés comme des agents à la solde de l’impérialisme occidental d’où la politique du Vatican qui vise à développer un clergé indigène pour mettre fin à un tutelle jugée suspecte. Certains pays préfèrent de plus en plus que leurs missionnaires s’en remettent aux autorités chinoises pour éviter les représailles.

Pour les canonnières, il leur est précisé que l’intérêt porté aux missions doit être proportionné aux services que leur action peut rendre à la cause française. La Marine fait la distinction entre les missionnaires qui recherchent la protection française, ceux qui ont recours à l’intervention d’autres pays, ceux qui traitent avec les autorités chinoises, et enfin ceux qui exercent une action nuisible aux intérêts français.

Par Michel Nivelle, Souvenir Français de Chine.