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Le Souvenir Francais de Chine

L'histoire des Francais de Chine racontée autrement…

« Ecumes de mer de Chine » par le Vice Amiral Nielly

« Ecumes de mer de Chine » par le Vice Amiral Nielly

Posté par Claude Jaeck le 4 février 2011

Le 4 février 1857, la Némésis, frégate à voiles de cinquante canons, franchit le goulet de Brest. Elle appareille pour une longue campagne vers la mer de Chine. En haut du mat flotte la marque du contre-amiral Charles Rigault de Genouilly  qui a reçu pour mission de renforcer la division navale d’Extrême-Orient du contre-amiral Guérin, avec une petite escadre de neuf bâtiments. Le capitaine de vaisseau Reynaud, commandant la Némésis est aussi le chef d’état-major de l’amiral. Alors que la frégate affronte bravement la houle d’hiver du grand Atlantique, les marins jettent un dernier regard vers les côtes bretonnes qu’ils ne reverront pas avant de longs mois et pour certains, jamais…

Contre-Amiral Charles Rigault de Genouilly

Parmi eux se trouve le lieutenant de vaisseau Eugène Nielly. Agé de 36 ans, il revient à peine d’une campagne difficile aux Antilles, à bord de la corvette à vapeur Gassendi.  Au cours d’une traversée vers le port de Saint-Marc à Haïti, la fièvre jaune s’est répandue à bord. Seul officier vaillant, avec l’aide d’un quart seulement de l’équipage, il amènera la frégate à bon port. Affecté sur la Némésis en décembre 1856, un mois après son retour, il aurait sans doute souhaité profiter un peu plus longtemps de sa famille mais comment refuser de partir avec Genouilly, héros récent de la guerre de Crimée ? Ses pensées vont à sa femme et à ses deux enfants…

A la même période, les autres navires du groupe de renfort appareillent des différents ports de France. Ils ne se joindront qu’à l’arrivée, en mer de Chine, afin de ne pas retarder un transit déjà long.

La décision de renforcer la présence navale en Extrême-Orient a été prise par Napoléon III.  Le traité de commerce, de navigation et d’amitié signé avec la Chine en 1843, dit traité de Whampoä (district de Canton) n’est pas respecté par les Chinois. L’annonce, en juin 1856, de l’assassinat du père Chapdelaine, missionnaire français martyrisé, sera le prétexte justifiant l’intervention française aux côtés des Anglais, dans ce que l’Histoire a appelé la seconde guerre de l’opium.

Pere Auguste Chapdelaine

Les Britanniques, avec lesquels nos forces ont récemment conduit la guerre de Crimée, souhaitent en effet intervenir à nouveau pour rétablir les droits que leur concède le traité de Nankin (1842) et que le commissaire impérial chinois de Canton, le vice-roi Yeh, laisse impunément violer. La récente capture de l’Arrow, un bateau battant pavillon anglais et armé par un équipage chinois, va déclencher leur réaction.

Le Vice-Roi Yeh

Sir John Bowring, plénipotentiaire de Sa Majesté Britannique pour la Chine, assisté du contre-amiral Michael Seymour, décident de s’emparer des fortifications de Canton. C’est à peu près chose faite en octobre 1856 mais le commissaire Yeh reste, malgré cela, intraitable vis à vis des prétentions anglaises. Il engage même sa population dans une guerre larvée faite d’enlèvements suivis d’assassinats et d’incendies aussi bien des entrepôts britanniques que des bâtiments de l’escadre Seymour, lesquels doivent éviter régulièrement des brûlots lancés sur la rivière de Canton.  La pression est forte sur l’amiral Seymour qui, petit à petit, perd le bénéfice de ses premières opérations et finit par ne plus tenir que le fort de Macao à l’entrée Ouest de la rivière.

Bombardements de Canton

Operations a Canton

Le parlement britannique réagit nettement en votant  l’envoi de 5000 hommes en renfort pour soutenir une mission diplomatique d’importance, conduite par Lord Elgin. Parallèlement, l’empereur Napoléon III désigne le baron Gros comme commissaire extraordinaire avec pour instructions de coordonner sa mission avec celle de Lord Elgin.  Le 27 mai 1857, le baron Gros embarque en rade de Toulon à bord de l’Audacieuse, commandée par le capitaine de vaisseau d’Aboville. A la même date, la Némésis se trouve entre le Cap et Singapour qu’elle atteint le 15 juin.

Dans ce port, Genouilly reçoit l’ordre de l’empereur de prendre le commandement de la division navale de l’Indo-Chine. Parallèlement,  Lord Elgin lui confirme que la révolte des Cipayes, alors naissante en Inde, va sans doute provoquer la réaffectation des renforts prévus pour l’échéance d’une guerre contre la Chine.

De Singapour, l’amiral français décide alors de rejoindre la baie de Castle Peak à Hong-Kong, afin d’y attendre l’arrivée du baron Gros après avoir pris son commandement, en relève de l’amiral Guérin. Pour maintenir la valeur des équipages lors d’un mouillage qui risque d’être long, il leur donne l’ordre de s’entraîner aux opérations à terre, convaincu, après ses échanges avec l’amiral Seymour, que les seules opérations navales que celui-ci conduit depuis près d’un an ne suffiront pas à faire céder le Céleste Empire.

Le 13 octobre 1857, en fin d’après-midi, l’Audacieuse mouille dans la baie de Castle Peak. S’ensuivent, auprès des Chinois, plusieurs tentatives de conciliations menées par le baron Gros et Lord Elgin ainsi que par les deux amiraux Seymour et Genouilly.

Prise de Canton ( Musee des Invalides )

Restés vains face à l’orgueil intransigeant du vice-roi Yeh, ces derniers actes de diplomatie conduisent à la planification d’une opération militaire combinant le bombardement de Canton et un  débarquement pour s’emparer des fortifications de la ville. Le 28 décembre 1857, les premiers boulets français sont envoyés sur la ville chinoise. Le 29 au matin, alors que plusieurs incendies sont déclarés dans la ville, le corps de débarquement français met pied à terre. L’amiral de Genouilly a voulu commander en personne les opérations des marins français sur le territoire chinois, secondé par le capitaine de vaisseau Collier, commandant de la Capricieuse. Les quelques 1300 hommes du corps sont répartis en deux bataillons, le premier sous le commandement du capitaine de frégate Vrignaud, le second sous les ordres du lieutenant de vaisseau Nielly. La résistance chinoise, malgré une incontestable supériorité numérique, reste faible. Successivement et avec le soutien des troupes britanniques, nos bataillons enlèvent, les unes après les autres, les positions les plus stratégiques, à commencer par le fort Lyn,  pour finalement, au soir du 29 décembre, devenir maîtres de Canton.

Campement francais aux portes de canton

« … Nous cheminâmes vers les remparts en nous abritant derrière des clôtures et des maisons que nous démolissions pour combler le fossé. A 08h30, ce fossé était praticable,  nos échelles s’avancèrent et, ma foi, il n’y eut plus beaucoup d’ordres possibles.

J’avais heureusement indiqué des rendez-vous à mes officiers de sorte qu’en haut des échelles, en cinq minutes mon bataillon courait à ma suite le long des remparts à la poursuite de l’ennemi et à la conquête de tous les bâtiments fortifiés qui dominent la ville.

A quatre heures de l’après-midi toutes les troupes tartares étaient refoulées dans les rues et nous étions maîtres de Canton, c’est-à-dire qu’en deux jours, avec 5000 hommes au plus, nous avions combattu 26 000 hommes et conquis une ville d’un million et demi d’habitants… » écrit Eugène Nielly à sa femme, le 8 janvier 1858.

Dans les jours qui suivirent furent arrêtés le général mandchou Muh, le gouverneur Pee-Kwee et surtout, le vice-roi Yeh, trahi par sa corpulence qui le fit reconnaitre alors qu’il tentait de s’enfuir.

Désireux d’obtenir sans tarder le bénéfice de la prise de Canton l’amiral de Genouilly quitta la ville en mars 1858, la laissant à l’administration d’une commission franco-britannique, le gouverneur Pee-Kwee ayant été reconduit dans ses fonctions afin de conserver l’ordre public. Le corps d’occupation laissé sur place et composé principalement de marins loge en partie dans la grande pagode. Il est commandé par le capitaine de vaisseau d’Aboville avec Nielly comme second.

Prise du Fort de Lyn ( Musee des Invalides )

Avec les troupes toujours disponibles, Genouilly, en compagnie de l’amiral Seymour, se rend alors à l’embouchure du Pei-Ho ou rivière Hai (rivière blanche), le cours d’eau qui conduit à Pékin. Après avoir conquis les forts chinois défendant l’embouchure, les deux amiraux progressent sur la rivière, guidés par la science de l’ingénieur hydrographe Poix. C’est la première fois que des navires étrangers remontent le Pei-Ho. Le 26 juin 1858 au soir, l’escadre arrive devant Tien-Tsin (aujourd’hui Tianjin), grand port de commerce de la capitale et les troupes franco-anglaises, débarquées, s’en emparent. Remonter les cinquante-quatre nautiques qui séparent l’embouchure du Pei-Ho de Tien-Tsin aura pris quatre jours. La prise du « grenier de Pékin » par les Européens sème la terreur dans la capitale chinoise et l’empereur accepte de signer, dès le 27 juin, le traité de Tien-Tsin, autorisant le commerce sur le fleuve Yang Tsé et l’établissement de missions diplomatiques à Pékin, jusqu’alors cité interdite aux occidentaux.

Remontee du Pei Ho

A la fin du mois d’août, l’amiral de Genouilly, nouvellement promu vice-amiral, et le gros de l’escadre quittaient les côtes chinoises pour rallier la baie de Tourane (Dah-Nang) en province indochinoise d’Annam, pour mettre fin, sur ordre de Napoléon III, aux massacres systématiques de missionnaires européens. Cette intervention se terminera par la prise de Tourane puis de Saigon en février 1859 mais les forces françaises marqueront le pas devant Hué, la capitale de l’empire Annamite, fortement défendue. Il faudra attendre trois ans la signature d’un traité marquant la naissance de l’Indochine française.

En novembre 1859, le contre-amiral Page remplace l’amiral de Genouilly, lequel peut s’enorgueillir de trente-deux mois de campagnes victorieuses, conduites avec les moyens les plus restreints.

Cinq mois plus tôt,  le 25 juin 1859,  est intervenu en Chine un grave incident. Irrespectueux du traité de Tien-Tsin, signé l’année précédente, les Chinois ont renforcé les défenses de la rivière Pei-Ho, de sorte que les ambassadeurs français et britanniques ne peuvent, sans risque, se rendre à Tien-Tsin puis, de là, à Pékin, porter les ratifications du document. L’amiral James Hope, successeur de l’amiral Seymour au commandement des forces navales britanniques depuis mars 1859,  prend alors la décision de forcer le passage avec un groupe de bâtiments britanniques soutenus par l’aviso français Norzagaray. A ses côtés, le capitaine de frégate Tricault, commandant le Du Chayla sur lequel attend l’ambassadeur de France, ne peut que lui conseiller d’abandonner la tentative lorsque, après avoir franchi les premiers barrages, les bâtiments sont pris sous un feu très dense, mettant hors de combat, en quelques minutes, une grande partie des équipages. L’amiral Hope est lui-même blessé deux fois. Un essai de débarquement conduit au même résultat.

Le retentissement de cet échec est grand à Paris et à Londres et pousse les gouvernements alliés à frapper un grand coup. Napoléon III désigne le général Cousin de Montauban comme commandant en chef des forces terrestres et navales et lui adjoint un corps expéditionnaire de 10 000 hommes. Le général Grant, commandant supérieur britannique disposera, lui, de 12 000 hommes environ. Le 26 février 1860, le nouveau commandant en chef français entre en rade de Hong Kong à bord du paquebot Gange. De février à juillet se déroulent les préparatifs de cette opération combinée. Reconnaissances de points de rassemblement et de débarquement dans le golfe de Pei-Tchi-Li (aujourd’hui, la mer de Bihai) succèdent aux conférences au cours desquelles se dessine la conduite des opérations. Outre les deux généraux, sont présents les amiraux anglais Hope et Jones et, côté français, les contre-amiraux Page et son adjoint Protet puis, à partir de mai, le vice-amiral Charner, nouvellement désigné comme commandant en chef des forces navales dans les mers de Chine. Cette nomination a pour objectif de calquer le commandement français sur le commandement britannique. Le général de Montauban devient alors commandant en chef de l’Expédition de Chine.

En juillet, le corps français est rassemblé en rade de Tché-Fou (aujourd’hui Yantai) à l’entrée sud du golfe de Pei-Tchi-Li. Le lieutenant de vaisseau Eugène Nielly, qui a quitté en mars de la même année la garnison de Canton pour prendre le commandement de l’aviso à vapeur Kien-Chan décrit dans une lettre le décor de l’escadre en rade de Tché-Fou :

C’est un spectacle curieux que notre réunion à Ché-Fou ; nous sommes plus de soixante bâtiments, la plupart de dimensions colossales. Les Chinois disent que nous sommes plus nombreux que les étoiles du ciel et plus gros que des soleils.  Ils croient que toute la France a émigré pour venir ici.  La population en elle-même n’est pas hostile, elle nous fournit en abondance et à bas prix toutes sortes de provisions. Nous avons des ouvriers et des manœuvres tant que nous voulons….

Enfin, le 1er août, les opérations commencent avec le débarquement des troupes à l’embouchure du Pei-Tang-Ho, rivière voisine du Pei-Ho. Le commandant du Kien-Chan est aux premières loges. Il accueille à son bord les officiers généraux dont l’amiral Protet qu’il connaît bien pour avoir navigué avec lui, au large du Sénégal,  sur la Cornaline en 1840 puis, sept ans plus tard, lorsqu’il était son second à bord du Dupetit-Thouars.

9 août 1860, rivière du Pei-Tang-Ho.

Nous sommes aujourd’hui en pleine expédition. Le 1er août, nous sommes entrés sans combat dans le Pei-Tang-Ho. J’avais l’honneur de porter les amiraux Charner et Protet et les généraux de l’armée de Terre et je marchais en tête de la ligne de canonnières françaises. Nous avons mouillé à bonne portée de canon net comme l’ennemi ne paraissait pas disposé à tirer, nous avons jeté à terre 200 chasseurs à pied pour éclairer le terrain puis, 4000 hommes qui, le lendemain matin, sont entrés en ville sans résistance. Depuis, nous faisons tous la navette de l’escadre à la rivière pour mettre à terre le reste des hommes, les chevaux, les bagages, les canons. Le 5 août, une petite colonne de 2000 alliés a fait une reconnaissance vers un camp qui paraît bien fortifié et bien défendu. Nous avons eu une douzaine de blessés mais on n’a pas voulu trop s’engager et on se mettra en marche pour l’enlever et pour percer jusqu’à Tien-Tsin, demain ou après-demain.

Les opérations à terre dureront jusqu’en octobre 1860. Elles laisseront des traces profondes : une délégation de plénipotentiaires alliés sera capturée par les Chinois qui assassineront la moitié de ses membres tandis que les troupes franco-britanniques pilleront le palais d’été de l’empereur avant que le général Grant ne décide de le brûler entièrement. L’aventure se termine le 25 octobre 1860 par la ratification officielle, à Pékin, du traité de Tien-Tsin de 1858.

Eugène Nielly goûtera peu de temps à la victoire. Epuisé par cinq années de campagnes ininterrompues,  sous les climats les plus durs, il est nommé second du transport Gironde qui doit retourner en France. Mais à l’escale de Bangkok, une dysenterie foudroyante a raison de ses dernières forces. Il meurt loin des siens,  le 16 février 1861, quatre ans presque jour pour jour après avoir quitté Brest à bord de la Némésis.

Le Nemesis a Da Nang en 1858

Quelques vingt années plus tard, lorsque l’amiral Courbet intervient à son tour dans les eaux chinoises, il compte dans son escadre le croiseur Nielly. Le croiseur, portant le nom de Joseph-Marie Nielly – grand-père d’Eugène – vice-amiral honoraire ayant combattu sur mer du règne de Louis XV à celui de Napoléon Ier, sera à Fou-Tchéou (Fuzhou) et à Shei-Poo (Shipu), les deux combats navals qui anéantirent la flotte chinoise.

Le croiseur Nielly

En juin 2010, cent cinquante ans se sont écoulés depuis que le commandant du Kien-Chan entrait fièrement dans la rivière du Pei-Tang-Ho. Dans le sillage de mon arrière-grand-oncle, j’accoste à Zhanjiang à bord de la Somme, bâtiment de commandement de la zone maritime de l’océan Indien. Après les réceptions officielles organisées par la flotte du Sud de la république populaire de Chine, j’ai l’occasion de me rendre à Canton. L’ancienne concession française y est aujourd’hui réhabilitée. En m’y promenant,  en compagnie de M. Jean-Raphaël Peytregnet, consul général de France et de madame Renée Ajzenberg, pour qui Canton n’a pas de secret, je ne peux m’empêcher d’être atteint par l’écume de l’Histoire, au souvenir de ces marins français engagés si loin de chez eux, pour la grandeur de leur pays. Quelques furent les objectifs politiques de ces interventions militaires, ces hommes firent leur devoir. Ils méritent notre hommage et notre respect.

Vice-amiral Bruno Nielly


Tags: Livres, Nielly

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