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Le Souvenir Francais de Chine

L'histoire des Francais de Chine racontée autrement…

Le Général de Beylié par Henry de Pazzis

Le Général de Beylié par Henry de Pazzis

Posté par Claude Jaeck le 6 février 2011

Naissance –   Léon de BEYLIÉ est né, le 26 mars 1849, à Strasbourg où Joseph, son père, s’était marié avec la fille cadette du général Charles, comte du MOULIN, ancien gouverneur de la ville et grand croix de la Légion d’honneur. Il fut le cadet de quatre enfants :

L’aîné, Charles, mourut sur les remparts de Strasbourg en 1870.

Marie, la seconde, mourut à 20 ans de la fièvre typhoïde.

Le troisième, Jules, fit souche à Grenoble en se mariant à Marthe CHAPER, fille d’Eugène CHAPER, député de l’Isère. Celle-ci appartenait par sa mère à la famille PERIER du Dauphiné.

La famille –   La famille était originaire d’Agen. Elle vint s’établir à Grenoble vers 1703, avec Jean BEYLIÉ, qui était médecin à l’armée des Alpes. Grenoble a toujours été, depuis lors, sa résidence principale.

A noter que l’arrière grand-père et l’arrière grand-oncle du général de BEYLIÉ, généraux l’un et l’autre, le premier officier d’artillerie, le second officier du génie, furent des coloniaux, et se signalèrent par d’éclatants services, pendant les guerres des Indes à la fin du XVIIIe siècle.

A noter enfin que sa grand-mère paternelle était née de GUMIN, dernière du nom. La famille de GUMIN fut depuis le XIIIe siècle une des plus considérables du Dauphiné. Un de GUMIN, seigneur de Romanesche, figure parmi les compagnons de BAYARD. Son nom est inscrit, à ce titre, sur le socle de la statue élevée, place Saint-André, à Grenoble, à la mémoire de l’illustre chevalier.

Parenté allemande –     Par la mère du général de BEYLIÉ, née comtesse du MOULIN, la famille de BEYLIÉ se rattache à l’une des plus importantes et des plus anciennes familles de l’Allemagne du sud, ayant eu ses entrées à la Cour de Bavière. La belle-sœur de la mère du général fut grande maîtresse à la cour de la Reine mère où elle brilla par son intelligence, et le grand-père maternel du général, le comte von ECKART, fut, en son temps, l’un des principaux personnages de la Bavière. Cette famille remonte au XVIIe siècle.

Le général comte du MOULIN fut un des plus jeunes et des plus brillants généraux de l’épopée impériale. Il était déjà général à 36 ans et possédait ce grade lorsqu’il épousa, au cours de la campagne d’Allemagne, Eugénie von ECKART, dernière du nom, un des partis les plus recherchés de Bavière.

Pour assurer aux enfants issus de ce mariage, la fortune territoriale de leur mère (fortune composée de majorats) le roi de Bavière exigea que les 3 fils aînés du général du MOULIN se fassent naturaliser bavarois et prennent le nom de von der MÜHLE (traduction de celui de du MOULIN) en y ajoutant celui de von ECKART. Cela pouvait s’accepter à une époque où il était impossible de prévoir les évènements de 1870.

L’aîné des 3 fils germanisés, Gustave, mourut sans postérité. Il s’essaya, non sans succès, dans la critique littéraire.

Le second, Charles, se maria. Il eut 3 enfants :

–          Edouard qui fit souche allemande, fut compositeur de musique et disciple très cher de WAGNER.

–          Charlotte qui épousa un de ses oncles, demeuré français et fit souche française. Sa fille unique épousa le général baron de SAINT-JULIEN, grand-croix de la Légion d’honneur.

–          Charles, conseiller de préfecture à Munich, gendre de l’ancien ministre de l’Intérieur de Bavière. Le chef de cette branche a tenu à reprendre le nom de du MOULIN, après 1870, et a toujours montré des sentiments très français. Ce fut un botaniste distingué.

Le troisième, Henri fit également souche allemande. Ce fut un savant entomologiste. Il eut 2 fils ; le premier mourut sans postérité des suites de la guerre de 1870, le second fut pair de Bavière.

Quatre des autres enfants du général du MOULIN demeurèrent français : Eugène, mort jeune, sans postérité ; Jules, capitaine des pompiers de Paris, bibliophile marquant, père de la générale de SAINT-JULIEN que nous avons évoqué précédemment ; Georges, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées à Chambéry, mort sans postérité ; Aimée, mère de notre général de BEYLIÉ.

Ce partage de la famille du MOULIN en 2 branches, dont l’une devint allemande et l’autre resta française, fut cause, en 1870, de cette singulière circonstance que la famille de BEYLIÉ comptait 3 frères dans l’armée française, ayant en face d’eux 3 cousins germains dans l’armée allemande.

Ces cousins ennemis avaient prévus cette éventualité en jouant ensemble pendant leur enfance. Il avait été convenu entre eux que, s’ils se rencontraient jamais sur un champ de bataille, tout en continuant de combattre loyalement pour leurs pays respectifs, ils se ménageraient réciproquement. Le fait faillit se produire. Une grand’garde du bataillon de mobiles auquel appartenait Jules de BEYLIÉ, eut à repousser l’attaque de nuit d’un parti de cavaliers commandé par Henri von der MÜHLE.

Toutes ces combinaisons n’empêchèrent pas les trois frères de BEYLIÉ d’agir en français avant tout. Ils furent tous les trois proposés pour la croix à cause de leur conduite pendant cette guerre contre l’Allemagne. Charles, l’aîné, frappé mortellement au siège de Strasbourg, reçut la décoration sur son lit de mort ; Léon, le général, aussitôt après avoir été blessé à Stenay. Jules, le second, l’attendit plus longtemps.

L’enfance –   Les six premières années de la vie du général s’écoulèrent partie à Strasbourg, partie en Bavière : à Strasbourg, pendant l’hiver, à Bertoldsheim, pendant l’été, dans le beau château que possédait dans cette localité, la grand-mère maternelle du général, et qui se trouve situé à l’extrémité d’un plateau dominant la rive gauche du Danube, à quelques kilomètres de Neuburg-an-der-Donau.

Dés cette époque, l’activité débordante du futur général se faisait remarquer. Un tableau de famille le représente jouant, ainsi qu’un de ses frères, avec une chienne ; le frère caresse la bête et lui tend une tartine de beurre, le futur général, la tenue débraillée tient un fouet à la main dans une attitude gamine. Les tantes qui le gâtaient, jouant sur la signification de son prénom (Léo), l’appelaient volontiers alors, le petit lion.

Les premiers éléments de l’instruction primaire furent donnés à Léon de BEYLIÉ par l’instituteur communal à Bertoldsheim ; à Strasbourg, par une vieille institutrice, Mlle SULTZER, ainsi que sur les bancs de l’école enfantine St-Arbogast.

L’éducation –  Plus tard, à la mort de la générale du MOULIN, lorsque la famille de BEYLIÉ se replia vers l’intérieur de la France, elle fit escale à Paris, et le futur général fut placé, comme ses frères, dans les classes enfantines du Collège de l’Immaculée Conception, rue de Vaugirard, tenu par les pères jésuites. Là, son caractère ne se démentit pas. Il fit le désespoir de ses professeurs par sa turbulence, son indépendance et sa vivacité. Les demandes de réprimandes contre lui s’entassaient sur la table du Directeur de l’établissement, le père OLIVAIN, celui qui devait être fusillé sous la Commune. Mais le pauvre directeur, une fois en présence de l’élève de BEYLIÉ dont la figure respirait à la fois la santé morale et physique, la bonté, l’intelligence et la loyauté, n’eut jamais le courage de sévir. L’entretien se terminait toujours par une remontrance des plus paternelles, aussitôt suivie d’une petite tape amicale à la joue.

Les études du futur général se poursuivirent dans le collège de N.D. de Montgré près de Villefranche-sur-Saône pour se terminer au Lycée à Grenoble où la famille de BEYLIÉ avait de nouveau fixé sa résidence. Le Lycée de Grenoble jouissait d’une bonne réputation au point de vue de l’enseignement des mathématiques et de la préparation aux écoles. Ce fut à Grenoble que Léon de BEYLIÉ passa son baccalauréat ès lettres, le 10 août 1867, et son baccalauréat mathématiques élémentaires en 1868. C’est là également qu’il subit avec succès les épreuves du concours d’admission à l’Ecole militaire de Saint-Cyr, où il entra fin 1869.

Mais les sentiments élevés qui firent de lui l’homme si justement regretté par tous, son goût pour les arts, son patriotisme ardent, c’est dans le cadre de son milieu familial qu’il les puisa.

Son père –     Son père, Joseph, fils d’un officier supérieur du génie, petit-fils d’un officier général d’artillerie était officier de dragons, sorti de Saint-Cyr. Il était lieutenant au moment de son mariage avec la comtesse du MOULIN, et dût, alors, donner sa démission pour entrer dans les vues de sa nouvelle famille. C’était un officier des mieux notés, assuré d’un bel avenir. Il regretta toute sa vie d’avoir dû briser la carrière choisie par lui pour obéir à son tempérament comme aux traditions de sa famille. Il chercha  une compensation dans la propagande patriotique et dans le culte des beaux-arts pour lesquels il était particulièrement doué.

Peintre de talent, il savait aussi modeler agréablement la terre et sculpter le bois. Il avait, en outre, des connaissances étendues en histoire de l’art et particulièrement dans les différents styles en architecture. Sa bibliothèque l’atteste. On lui doit le plan d’une jolie chapelle privée construite dans le parc du château de Chaulnes, aux environs de Grenoble, les peintures murales de la chapelle du château de Bertoldsheim en Allemagne. Ces peintures représentent des scènes tirées des Evangiles. Comme dessinateur, il collabora à la Revue d’Alsace. Comme modeleur, il fit de nombreuses statuettes, des bustes, des médaillons en plâtre et en terre cuite, notamment un médaillon du général enfant et un autre du même, alors sous-lieutenant au 41e d’Infanterie. Comme portraitiste, il composa, dans sa propriété d’Herbeys, d’intéressants panneaux où se trouvent groupé, en costumes de fantaisie, de nombreuses notabilités.

Le père du général aimait à s’entourer d’artistes peintres et sculpteurs. Il fut particulièrement lié à Strasbourg avec les peintres HAFFNER, YUNG et Théophile SCHULER, père ; à Paris, avec le statuaire DAVID d’Angers et le peintre Ernest HÉBERT, son ami d’enfance ; à Grenoble, avec les peintres ACHARD, RAHOULT, RAVIER, GUÉTAL, FAURE, RAVANAT, ROLLAND, d’APVRIL, CASSIEN, DEBELLE, les statuaires YRVOY, SAPPEY, DING. Il favorisa les débuts de plus d’un jeune tels que FÉLIX, BERNARD, BASTET, notoirement connus aujourd’hui.

Enfin, jusqu’à sa mort, il fut président de la Société des Amis des Arts, organisant tous les trois ans à Grenoble une exposition de peinture et de sculpture. Il fut de plus, fondateur et président, pendant de longues années, d’une société philharmonique donnant des concerts populaires de musique classique pour orchestre.

Le maire de Grenoble en prononçant au sein du conseil municipal l’éloge du général cita une lettre de celui-ci où il déclarait formellement devoir ses goûts et la plupart de ses connaissances artistiques à l’influence, à l’enseignement de son père. On voit par les détails qui précèdent, combien cette influence était justifiée.

Le père du général s’occupait aussi avec ardeur d’action et de propagande patriotique. En 1870, il reprit du service comme instructeur de l’artillerie et après la guerre, il fonda et présida une société populaire et militaire de tir.

Sa mère –   La mère du général, au point de vue artistique et patriotique n’exerça pas une influence moins active sur son fils.

Fille, nous l’avons vu, d’un brillant général des guerres de la République et de l’Empire, son âme n’a cessé de vibrer aux échos de cette époque légendaire. Quand elle en parle, c’est toujours avec une animation éloquente et suggestive. Elle fut artiste, elle aussi, dans sa spécialité : la musique. Ce fut une pianiste de premier ordre, élève préférée de SCHIFFMACHER. JIVORY, VIEUX-TEMPS, ALLARD, PLANTÉ, les CASELLA se firent entendre chez elle. Son salon fut constamment recherché par l’élite intellectuelle de la région. Elle s’efforça d’initier la population grenobloise à la belle musique par l’organisation de nombreux concerts religieux ou profanes.

Avec le concours d’un ami de la famille, M. Albert du BOŸS, auteur d’ouvrages historiques de valeur, elle fonda, vers 1860, à Grenoble, une société coopérative de lecture fonctionnant encore en 1910, dont l’objet était de procurer à ses membres, moyennant une cotisation annuelle de 10 francs, la lecture des nouveautés intéressantes sur l’art, la science, les voyages, l’histoire, la philosophie.

Comme son fils, le général, en raison de sa carrière, ne pouvant faire des séjours fréquents au domicile familial, elle suppléait à cette absence en demeurant avec lui en constante correspondance. Le Général attachait un grand prix aux lettres de sa mère où, dans un style très personnel, celle-ci lui donnait ses impressions sur tout ce qui lui paraissait digne d’intérêt. L’action de sa mère ne cessa donc point de s’exercer et continua sur lui l’influence du milieu, même après la mort du père du général, survenue en 1881.

Le caractère –  Les détails ci-dessus peuvent paraître fournis sous l’empire de préoccupations vaniteuses et surannées. Ils n’ont en réalité d’autre objet que de faire ressortir la part attribuable aux traditions de famille dans la formation du caractère du général.

Celui-ci, cela est incontestable, y trouva le goût des arts, les sentiments de l’honneur, de la loyauté, du patriotisme, le goût du métier des armes et même des conquêtes coloniales.

Il aimait à raconter, à ce dernier propos, qu’au cours du voyage d’agrément qu’il fit aux Indes, où son grand-père, le général d’artillerie, et son arrière grand-oncle, le général du génie, avaient guerroyé, il s’était senti mordu par le microbe des généraux BEYLIÉ. Le microbe ne lâcha pas sa proie.

Les traditions familiales lui inspirèrent également le sentiment d’une fière indépendance et celui des devoirs sociaux.

Il ne consentit jamais à masquer la vérité à ses chefs ou à ses interlocuteurs, sans s’inquiéter de son intérêt personnel, quand il s’agissait d’arriver à une solution souhaitable au pont de vue de l’intérêt général.

Il ne s’abaissa jamais à solliciter un passe-droit en sa faveur, ni à en solliciter pour les autres, ne consentant, malgré sa rare serviabilité, à donner sa recommandation qu’après s’être assuré de la justice d’une requête. Tout son avancement sera dû à des titres surabondants.

Fier de ses ancêtres, il voulait comme eux, être dans la plus haute acceptation du terme, un homme de son temps, se refusant à suivre l’exemple de ces fils dégénérés qui s’endorment dans une oisiveté vaniteuse et stérile, satisfaits des lauriers du passé de leur famille. Un de ces derniers, faisant état de la bravoure de ses aïeux, se complaisait à dire devant le père du général : « J’ai eu un cheval tué sous moi à la bataille de Fontenoy ». « Et depuis lors qu’avez-vous fait ? » lui fut-il malicieusement répondu. Le général profita de cette leçon et de beaucoup d’autres semblables, entendues dans le cercle familial.

Dédaigneux de tout snobisme et de tout esprit de coterie, il aimait s’inspirer de pareils enseignements dans le choix de ses relations comme dans l’examen des problèmes sociaux.

Son célibat – Son besoin d’indépendance fut la seule cause de son célibat. Il ne craignait nullement la société des femmes, bien au contraire ; il y était même fort recherché à cause de son entrain et de son humour, mais il craignit toujours de tomber sous un joug susceptible de l’entraver dans sa carrière ou dans ses allures.

Ce ne sont certes pas les occasions qui lui manquèrent. Pendant sa jeunesse, sa famille en fit naître de nombreuses, des plus enviables, sans parvenir à l’ébranler.

Un jour cependant, mis en présence d’un parti, magnifique à tous les points de vue, il parut hésiter, mais, au dernier moment, il eut peur et prit littéralement la fuite. Ce fut la seule fois où ce vaillant recourut à un pareil moyen.

Sur le tard, contrairement à l’habitude, il fut encore l’objet de propositions matrimoniales des plus brillantes. Il y eut même recrudescence. Ce qui lui faisait dire en riant, à un de ses amis : « Depuis que j’ai 60 ans, je suis irrésistible. »

Malgré qu’il fût un célibataire irréductible, il n’en avait pas moins un esprit de famille très accusé. Absent, il aimait à songer à sa petite patrie et à sa province. Il s’intéressait vivement aux découvertes faites dans les archives nationales, municipales ou départementales sur l’histoire de la famille. Lui-même consacra parfois ses loisirs, à Paris, à des recherches de cette nature. La perpétuité de sa race était loin de le laisser indifférent bien qu’il n’ait jamais voulu y coopérer autrement qu’en favorisant par ses libéralité et ses interventions le mariage de ses neveux et nièces, auxquels sa fortune était d’ailleurs promise et reviendrait un jour. Le mariage de son neveu Jacques, dernier du nom, jeune officier d’artillerie, était au nombre de ses préoccupations les plus obsédantes.

Les lettres de sa famille lui étaient un précieux réconfort et la pensée que la bonne renommée de sa famille profitait de l’honneur de sa carrière était de celles le soutenaient dans ses efforts.

Sa générosité – Il était d’une telle générosité, surtout quand l’intérêt général était en cause, que, dans le public, on le prenait pour un Nabab, ce qu’il était loin d’être. Sa fortune était moyenne, mais il donnait comme on est habitué à le voir faire que par les possesseurs de fortune dix fois supérieurs à la sienne.

La simplicité, l’absence de charges de sa vie de garçon lui permirent de faire face à ses largesses presque exclusivement avec ses revenus. Il avait pour principe que le capital reçut par lui de la famille devait faire retour à celle-ci. Quant aux revenus, il estimait, avec raison, pouvoir en faire librement le noble usage qu’on sait, et auquel, autour de lui, les siens étaient les premiers à applaudir.

Lorsque le général exerçait son commandement aux colonies, il pouvait, grâce à la majoration de ses appointements, vivre honorablement, tout en consacrant d’importantes sommes à ses libéralités sans toucher à ses revenus. Ceux-ci s’accumulaient, pendant son absence, et il trouvait ainsi, à son retour dans la Métropole, un petit capital à sa disposition lui permettant, à nouveau, d’intelligentes et généreuses initiatives.

Le musée de Grenoble, situé à l’époque place de Verdun, fut un des principaux bénéficiaires de ses largesses. Il reçut de lui de nombreux objets d’art d’une valeur totale de 200.000 francs environ de l’époque. Parmi ceux-ci, une cinquantaine de tableaux anciens et modernes des plus importants, de nombreuses sculptures anciennes et d’une collection d’objets rares rapportés d’Extrême-Orient, réunis dans deux salles qui portaient son nom. Les autres donateurs du Musée demeuraient alors bien loin de ce donateur insigne. Dès 1895, alors qu’il est seulement colonel, il offre au musée, place de Verdun, une peinture de l’animalier BRASCASSOT. C’est le début de toute une série de gestes généreux, dont le dernier est écrit dans son testament de 1903. Il avait, à Grenoble, des amis qui le guidaient dans son rôle de mécène. Il était lié d’amitié, non seulement avec le conservateur du musée de l’époque, M. BERNARD, mais aussi avec le bibliothécaire M. MAIGNIEN, sans oublier Marcel REYMOND. Chaque fois qu’il revenait de campagne ou même du pays où il se trouvait, Indochine, Extrême-Orient, il adressait au musée des œuvres dont il venait de faire l’acquisition : bijoux, objets de parure, meubles domestiques, statues, armes offensives et défensives. Amateur de peinture, il eut la chance inouïe de pouvoir faire l’acquisition de quatre toiles de ZURBARAN : « l’Annonciation », « l’Adoration des mages », « l’Adoration des bergers » et « la Circoncision ». Elles faisaient partie de la collection du roi LOUIS-PHILIPPE et furent vendues, en 1901, par la comtesse de Paris au général Léon de BEYLIÉ. Ces toiles célèbres, qui ont figuré au Louvre jusqu’en 1948, sont aujourd’hui une des perles du nouveau musée de Grenoble et sont considérées comme les chefs-d’œuvre de ZURBARAN, le célèbre peintre espagnol.

Les dons du général ne se limitaient pas à des objets d’art. Ils contribuaient à l’achat d’autres, à l’occasion de ventes. Ainsi, il envoya une somme de 100 francs de l’époque pour l’acquisition d’un sarcophage de la 21e dynastie, que l’on pouvait voir dans la salle d’égyptologie de l’ancien musée. Dans son testament, il n’oubliera pas son cher musée. Une partie des objets de son salon se retrouve dans les collections du musée et de la bibliothèque municipale.

Soucieux de faire mieux connaître le musée, il publia Les chefs-d’œuvre du musée de Grenoble, catalogue illustré (1 vol. 1909).

Le général fit don également de sculptures et moulages au musée du Trocadéro, à Paris, et des résultats de ses fouilles faites en Algérie, aux musées d’Alger et des Arts décoratifs à Paris.

Le savant –   Ce fut un savant archéologue lui-même. Ses travaux, sous ce rapport, furent connus et appréciés de l’Institut. Il prit le goût de l’archéologie dans les conversations de son père, et augmenta ses connaissances dans ce domaine par de copieuses lectures et de nombreux voyages.

On peut s’étonner de voir un soldat aussi pénétré des devoirs de sa carrière, par surcroît en pleine activité de service, devenir un maître dans une spécialité aussi différente, sans avoir rien sacrifié de ses obligations militaires. Le général parvint à réaliser ce dualisme singulier grâce à une merveilleuse faculté d’assimilation, jointe à l’art d’utiliser des loisirs trop souvent gaspillés aux plus vaines besognes.

Le général fit de très nombreux voyages dans l’intérêt de ses études archéologiques et artistiques, sans compter son exploration de Madagascar pour préparer la conquête de la grande île africaine par la France, ni les nombreux séjours en Indochine. En 1882, il parcourt l’Italie et l’Espagne ; en 1983, l’Egypte, la Syrie, la Grèce, la Turquie et l’Allemagne ; en 1884, les Indes anglaises et l’Himalaya ; en 1886, il visite le Japon et la Chine jusqu’à Pékin ; en 1888, la Russie jusqu’à Moscou et le Turkestan jusqu’à Samarcande ; enfin, en 1893 et 1894, il va au Cap Nord, parcourt la Suède, la Norvège, l’Angleterre et à son retour visite, la Hollande et la Belgique.

En 1909, il entreprit des travaux pour sauver les ruines d’Angkor.

Les archives du général de BEYLIÉ contiennent de très nombreux carnets de voyage, croquis d’architecture, plans de fouilles d’une précision remarquable.   Ces documents servirent de base à la publication de plusieurs ouvrages dont nous ne citerons que les principaux.

Son voyage en Allemagne, Russie et Turkestan fit l’objet d’un petit volume devenu rare sous le titre Mon journal de voyage de Lorient à Samarcande, relation de voyage illustrée (1 vol. 1889). A la Turquie et la Syrie, seront consacrés l’Habitation byzantine, monographie illustrée très complète (1 vol. 1902) et Promue et Samara, voyage archéologique en Birmanie et Mésopotamie (1 vol. illustré 1907).

Les fouilles en Algérie sont développées dans La Kalaa des Beni-Hammad, ruines d’une ancienne capitale berbère au XVe siècle (1 vol. illustré 1909).

Son exploration de Madagascar donna lieu à un rapport secret au Ministère et à un ouvrage intitulé Itinéraire de Majunga à Tananarive (1 vol. 1895).

Son voyage en Inde se trouva relaté dans un ouvrage à lui dédié, œuvre de son compagnon de route le comte Jean de SABRAN-PONTEVÈS, et publié sous le titre L’Inde à fond de train.

Enfin, ses nombreux séjours en Extrême-Orient et l’intérêt tout particulier du général pour l’art de cette région fournirent matière à la publication de :

Le palais d’Angkor-Vat (1904) ; L’architecture indoue en Extrême-Orient : Inde, Indochine, Java et Ceylan, ouvrage d’un intérêt considérable (1 vol. illustré 1907) ; Les ruines d’Angkor (1 vol. illustré 1909).

Certaines notes relatives à d’autres voyages sont demeurées manuscrites sans être coordonnées.

Léon de BEYLIÉ était membre correspondant de l’Institut, membre de la Commission Archéologique de l’Indochine au Ministère de l’Instruction Publique, de la Société de Géographie de Paris, de la Société Asiatique, du Comité de l’Asie Française et de l’Union Franco-chinoise, membre (1896) de la Société de Statistique des Sciences naturelles et Arts industriels de l’Isère dont son frère Jules était le président, membre associé de l’Académie Delphinale.

Le soldat –    Admissible à l’oral du concours de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, le 1er juillet 1869, il y entre le 22 octobre, avec le rang 119/270. La déclaration de guerre interrompt ses études et il est envoyé au front comme sous-lieutenant au 41e régiment d’infanterie, le 14 août 1870. Normalement caserné à Evreux, ce régiment avait déjà gagné la région de Metz. C’est ainsi qu’il prit part à la défense de Montmédy (Meuse). Le 11 octobre, dans une sortie qui se traduisit par la reprise aux Prussiens de la Kommandantur de Stenay (Meuse), il est blessé grièvement d’un coup de feu à l’aine droite qui lui traverse le corps de part en part. Sa belle conduite lui valut de recevoir la croix de chevalier de la Légion d’honneur, le 3 novembre suivant, à vingt ans.

Leon de Beylie a 20 ans a la sortie de St Cyr

Après sa convalescence et la guerre contre l’Allemagne terminée, il réintégra l’école de Saint-Cyr du 1er octobre 1871 au 1er février 1872, et fut promu lieutenant au 42e régiment d’infanterie de ligne, le 3 mars 1873. Elève de l’Ecole normale de tir (1874-1875), il en sortit avec le numéro trois, ce qui lui vaudra d’être cité au Journal militaire. En 1875, il prend part à la révision de la carte de France. Puis entre 1876-1877, il suit les cours de l’Ecole de Guerre, obtenant le brevet d’Etat-major avec la mention Bien avec le n°30 sur 68. Il rejoint alors le 42e régiment d’infanterie à Belfort, d’où il est détaché à l’Etat-major de la division à Besançon (Doubs).

Leon de Beylie a 21 ans a la fin de la guerre de 1870

Promu capitaine au 124e régiment d’infanterie à Dreux (Eure & Loir), le 16 décembre 1879, Léon passe à l’Etat-major du 13e Corps d’armée, le 24 décembre 1880, et à l’Etat-major du 15e Corps d’armée, basé à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), le 28 mars 1883.

Le Capitaine de Beylie

C’est le 1er juillet de l’année suivante qu’il fut affecté, sur sa demande, au 2e régiment d’infanterie de marine, puis désigné, le 3 octobre, pour servir au 1er régiment d’infanterie de marine qui s’embarqua le 20 du même mois pour la campagne du Tonkin, en même temps que 250 officiers volontaires versés par le département de la marine pour combler les vides. Il fit partie, en qualité de chef d’Etat-major, de la brigade commandée par le colonel GIOVANNINELLI qui marcha sur Lang-Son (13 février 1885). Il prit part au combat de Hao-Moc (2 et 3 mars 1885) qui permit la délivrance de Tuyên-Quan, héroïquement défendu par le commandant DOMINÉ et le sergent BOBILLOT, et où, sur 2.000 hommes engagés, il y eut 500 blessés ou tués, dont 27 officiers. Ce combat lui valut d’être cité à l’ordre du corps expéditionnaire en ces termes: « Brave et intrépide, a fait exécuter, sous les feux les plus vifs, les mouvements ordonnés par le commandant de la brigade et a parcouru, en outre, pendant toute la nuit, les positions les plus avancées ».

Promu chef de bataillon au titre du 1er régiment d’infanterie de marine, le 19 juin 1886, il rentra en métropole, le 23 août, pour exercer les fonctions d’aide de camp du préfet maritime de Lorient, le vice-amiral CONRAD, de novembre 1886 à décembre 1889. Au cours de la traversée effectuée sur le Tonkin, 64 hommes périrent du choléra. Durant son séjour en France, il reçut, le 27 janvier 1888, un témoignage officiel de satisfaction pour la compétence dont il avait fait preuve dans la préparation du plan en relief de la ville de Lorient et de ses environs.

Placé hors cadre, pour être employé à l’Etat-major du corps d’occupation au Tonkin, comme sous-chef d’Etat-major et commandant du territoire de Laokaï et Tuyen-Quan, sur la frontière du Yunnan, Léon de BEYLIÉ embarque, le 1er janvier 1890, pour un deuxième séjour. Le 2 décembre 1890, il est cité à l’ordre de la brigade formant colonne au Yen-Thé (colonne GODIN) en ces termes : « A conduit avec intelligence de nombreuses reconnaissances et fait preuve personnellement d’un grand sang-froid et d’une grande énergie ». Nommé, l’année suivante, commandant de la région de Yen-Bay, sur le Haut Fleuve Rouge, il s’empara, après deux combats acharnés où nous eûmes 3 officiers blessés, 6 hommes de troupe tués et 22 blessés, des positions de Ngoï-Huong et du Mo-Vio (5 avril). Ce succès lui fit obtenir, le 12 mai 1891, une deuxième citation à l’ordre des troupes de l’Indochine, ainsi conçue : « A déployé une rare énergie dans l’attaque des positions occupées par les pirates et s’est fait particulièrement remarquer par sa bravoure aux combats de Ngoï-Huong et du Mo-Vio ».

Au mois d’avril 1891 (arrêté du 6), le Tonkin avait été constitué en quatre territoires militaires. Léon de BEYLIÉ qui fut promu lieutenant-colonel, le 29 septembre 1891, en devint l’un des quatre premiers commandants de ces territoires. De nouveau porté à l’ordre du jour de l’armée pour les combats du Haut Fleuve Rouge (début 1892), il revient en France, le 9 avril, et y reçoit la rosette d’officier de la Légion d’honneur (décret du 11 juillet).

Il fit ensuite partie de l’état-major général du Ministre de la marine (1892-1895) et, entre temps, remplit une mission secrète à Madagascar (1893), pour reconnaître la route que devait suivre plus tard le corps expéditionnaire, depuis la côte jusqu’à Tananarive.

Affecté le 23 juillet à l’Etat-major général du Ministre de la Marine, il restera rue Royale jusqu’en 1895. Il fut envoyé entre temps (1893) en mission secrète à Madagascar pour y effectuer, au milieu de mille dangers, le relevé des routes que devait suivre plus tard le corps expéditionnaire depuis la côte jusqu’à Tananarive. Il élabora le premier plan des opérations et prit part à la campagne de Madagascar (1895) comme sous-chef d’Etat-major du général DUCHESNE.

Nommé colonel, le 14 janvier 1896, il fut maintenu au 5e régiment d’infanterie de marine, à Cherbourg, jusqu’en 1898. A ce moment, il retourna en Extrême-Orient pour la troisième fois pour y recevoir le commandement du 4e régiment de tirailleurs tonkinois, puis le commandement supérieur des troisième et quatrième territoires militaires à Yen-Bay sur les frontières de la Chine.

Le Commandant Léon de Beylié en poste à Lorient en 1889

Rentré dans la métropole en 1900, Léon de BEYLIÉ administre le 4e régiment d’infanterie de marine, à Toulon, jusqu’au 24 mars 1902, date de sa nomination au grade de général de brigade. A ce titre, il procéda à l’inspection générale des Antilles et de la Guyane (septembre à novembre 1902).

Le General de Beylie

Le 11 janvier 1903, Léon de BEYLIÉ prend ensuite le commandement de la brigade de Cochinchine (quatrième séjour) jusqu’au 20 mars 1905, date à laquelle il retourne en France venant d’être nommé au Comité technique de l’infanterie et des troupes coloniales au Ministère de la Guerre. Le 29 décembre 1903, il avait reçu la cravate de commandeur de la Légion d’honneur.

Le 17 janvier 1909, il repart en Indochine (cinquième séjour), comme général commandant la 3e brigade des troupes de l’Indochine, la défense du point d’appui de la flotte Saigon-Cap-Saint-Jacques, et les subdivisions territoriales de Saïgon et Phnom-Penh. Le 19 juin 1910, le général de BEYLIÉ partit de Saïgon, en compagnie de M. MAHÉ, résident supérieur de France au Laos, et du caporal BRAUWERS, du service de l’intendance coloniale, dans le but d’étudier la possibilité d’établir une route militaire allant de la Cochinchine au Tonkin, le long du Mékong. Ils avaient embarqué sur la chaloupe canonnière « La Grandière », chaloupe vieille de plus de vingt ans. Le 13 juillet, le général et ses compagnons arrivèrent enfin à Luang-Prabang (Laos), où ils rendirent visite au roi de ce pays. Le 14 juillet, le général célébra la Fête nationale française avec le Roi ([1]). Le lendemain, ayant laissé M. MAHÉ à son poste, mais ayant embarqué à sa place le médecin-major ROUFFIANDIS, chef du service de santé du Laos, le « La Grandière » prenait le chemin du retour. Alors qu’il redescendait le Mékong avec, selon les dires de l’époque ([2]), une cargaison d’objets d’art que lui aurait confiée le roi du Laos, il périt avec le médecin-major et deux matelots indigènes dans le naufrage de la chaloupe, à l’endroit des rapides de Ken-Ton-Soung à 40 miles au sud de Luang-Prabang. Son corps fut retrouvé, le 22 juillet, à Packlay, situé à 50 km environ en aval de Thadua.

Le Lagrandiere, 1894

Il fut inhumé à Grenoble au cimetière Saint-Roch ([3]), le 17 septembre 1911, après d’imposantes funérailles organisées par la municipalité.

Léon de BEYLIÉ s’est aussi fait connaître par ses publications militaires et d’histoire. Nous citerons notamment : Les Principes de Frédéric II et l’école allemande actuelle (1872) ; Du rôle stratégique de Belfort (1872) ; la Défense des villages (1873) ; l’Inde sera-t-elle anglaise ou russe ? (1884).

Détenteur de la croix de commandeur de la Légion d’honneur, Léon de BEYLIÉ était en outre :

Grand officier de l’Ordre royal du Cambodge (31 juillet 1904), grand officier de l’Eléphant blanc du Siam, commandeur de l’Ordre du Dragon de l’Annam (13 juillet 1890), officier du Nichan-Iftikar, officier d’Académie, titulaire de la médaille du Tonkin, de la médaille de Madagascar, de la médaille Coloniale et de la plaque d’honneur en or, dite KIM-KHANH, hors classe, de S.M. l’Empereur d’Annam (13 avril 1904).

En 1909, la Société de Géographie de Paris lui avait décerné la grande Médaille d’Or du Prix Dewez.

Un monument à sa mémoire, œuvre de DRIVIER, fut érigé par souscription publique, place Victor Hugo à Grenoble et inauguré le 23 novembre 1913, avec les inscriptions : « Au Savant, – Au Soldat – Au Bienfaiteur ». C’est en 1916, au cours de sa séance du 8 décembre, que le Conseil municipal de Grenoble décida de donner le nom de « rue Général de BEYLIÉ » à une partie de la rue Haxo. Un autre monument a été érigé à Saïgon.

Par Henry de PAZZIS


([1])     Voir l’article du « Journal des Arts » n°12 de mars 1995, à la page 11.

([2])    Ce point n’a, à ce jour, jamais était confirmé, malgré les recherches dans les dépôts d’archives ou les expéditions sur le lieu du chavirage.

([3])    Dans la sépulture de la famille de BEYLIÉ, allée principale n°1, case 144, fleurie fidèlement par la Municipalité de Grenoble.

Tags: General de Beylié, Indochine

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