Le Cimetière chinois de Noyelles-sur-Mer (Somme)

[Article publié à l’origine dans La Lettre du Souvenir Français de Chine, Bulletin n°35, Décembre 2009 / Illustrations actualisées, août 2017]

Il existe dans un petit coin de Picardie un cimetière chinois abritant le repos éternel des « Célestes » mort en France pendant la Première Guerre Mondiale. Des milliers de Chinois, qu’on appelait alors des “Célestes”, sont venus en France à partir d’avril 1917 en tant qu’alliés. Ils appelaient la Picardie « Xi Ming Guo », le Pays du Soleil Couchant… Par traité, signé jadis par l’Impératrice Douairière Tseu Hi (Cixi), un Corps de ressortissants chinois fut levé dans l’Empire du Milieu et employé principalement par l’Armée Britannique, à des tâches jugées ingrates ou difficiles comme le terrassement de tranchées, le ramassage des soldats morts sur le champ de bataille, le déminage des terrains reconquis, la blanchisserie où leur réputation était sans égale, les services de santé auprès des malades, particulièrement de ceux atteints de la fameuse grippe espagnole qui fit 17 millions de morts en Europe. Infatigables ils surprenaient les européens par leur vivacité, leur endurance et leur joie de vivre.

Le « Chinese Labour Corps »
La plupart d’entre eux furent recrutés et employés par le Chinese Labour Corps (CLC) au titre de travailleurs volontaires. Il fut créé par les Anglais en 1917 qui reprirent l’initiative de Georges Charles Gordon, “Chinese Gordon” qui, en Chine, en 1840, avait jeté les bases d’un corps chinois du génie formé par des officiers du Royal Engineer Corps et qui fut présent aux côtés de l’ « Armée Toujours Invincible » dans sa reconquête du pouvoir menacé par les Tai Ping.

Ce fut à cette époque que le traité permettant d’utiliser officiellement ces travailleurs “célestes” mais sans que ceux-ci puissent pour autant porter les armes au nom d’une puissance étrangère fut signé entre l’Impératrice Douairière Cixi (Tseu Hi) et les représentants de la Grande Bretagne et de la France qui avaient participé à la Guerre de l’Opium. La plupart des Chinois recrutés le furent donc dans les provinces du Sud de la Chine dans les régions attenantes à Canton (Guangdong), Shanghai, Jinan (Shandong) et dans le Zhejiang. Chaque compagnie était composée d’un officier, de huit sous-officiers et de 500 hommes vêtus d’un uniforme bleu sombre ressemblant trait pour trait aux tenues de travail chinoises encore utilisées dans la pratique du Kung-Fu Wushu. A ce sujet, ces travailleurs chinois introduisirent en Occident cette pratique lors de fêtes du Nouvel an qui furent filmées. On les voit donc pratiquer la “danse du lion” mais aussi des « formes » (Tao) de Kung-fu Wushu du Sud de la Chine. Les Français, de leur côté, bénéficiaient du support de leurs colonies du Sud-Est asiatique qui fournirent également des contingents de Tirailleurs Annamites venant du Viêt-Nam, du Cambodge, du Laos (donc de l’Indochine Française) et qui vinrent combattre en France et pour la France.

L’État-major, qui n’avait pas encore subi Diên Biên Phu, et qui doutait de la valeur combattive de ces soldats asiatiques, les cantonna, sans jeu de mot, presque exclusivement à des tâches de maintien de l’ordre ou à la garde des monuments officiels et des ministères. Leur accoutrement et particulièrement leur chapeau conique, leur valut rapidement le qualificatif de “pékins” auprès des militaires. Le sobriquet est resté et, pendant longtemps, un “pékin” désignait un planqué, un “gazier” désignant un civil en uniforme et un “rombier” un civil tout court. Bon nombre de ces “volontaires” après la victoire de 1918, officiellement 3000, préférèrent demeurer en France et furent recrutés par l’industrie et, particulièrement, par les usines Louis Renault de Boulogne Billancourt et les usines Panhard et Levassor, situées avenue d’Ivry dans le XIIIème arrondissement, formant ainsi le premier noyau de la communauté asiatique française. Cette communauté comptera parmi ses membres des éminents révolutionnaires comme Zhou Enlai, Deng Xiaoping, Li Shizeng, Zhang Renjie, Zheng Yu Xiu, Ren Zhuoxan, Lin Wei, Xiao Pusheng, Xiang Jingyu, Wu Zhihui, Chu Mingyi, Zhang yi qui, plus tard, formeront l’élite de la politique révolutionnaire chinoise. Sans oublier, bien évidemment leurs éminents confrères vietnamiens Ho Chi Minh et Nguyen The Truyen qui furent formés à bonne école.

Le cimetière chinois

Bon nombre de ces travailleurs n’ayant pas de famille connue ni les moyens de faire rapatrier leurs corps furent donc enterrés provisoirement dans un champ situé près de cet hôpital. Peu à peu le cimetière prit de l’ampleur et en 1918 on dénombrait déjà près de 800 tombes.

Mais des travailleurs chinois continuèrent de mourir de maladie après la guerre, jusqu’en 1921.

Lorsque l’armée anglaise décida d’aménager les cimetières très nombreux dans la Somme puisque la bataille du même nom fut, en quelque sorte, leur Verdun avec plus de 400 000 morts, une subvention spéciale fut votée pour la création du Cimetière de Noyelles à qui on donna des caractéristiques rappelant la nationalité de ceux qui y étaient enterrés. Il fut officiellement inauguré le 23 mars 1920.

Le cimetière est donc à la fois très britannique et très chinois mais également très picard puisque se situant dans la campagne à proximité d’un petit village aux maisons basses de torchis traditionnel. L’arrivée dans le village est d’ailleurs agrémentée par deux magnifiques “Chen Fo” ou “Gardiens de Bouddha”, (Chen = gardien, celui qui protège ; Fo = Bouddha) donc des “lions chinois” que les antiquaires persistent à nommer “Chiens Fous”. Ces sympathiques animaux, ressemblant quelque peu à d’énormes pékinois, furent offerts à Noyelles par la ville chinoise de Tungkang lors du jumelage entre ces deux villes qui eut lieu en décembre 1984. Le cimetière lui-même se trouve sur une légère butte en pleine campagne. Il comprend 849 tombes de marbre blanc portant des inscriptions en chinois et en anglais et le nom du travailleur si celui-ci est connu.

Des tombes émouvantes
Chaque tombe comporte donc le nom chinois du travailleur et sa transcription phonétique. On y trouve donc bon nombre de Li, de Chang, de Chen, de Wu, de Tang, de Wang, de Ma puisqu’il n’existe, en Chine, qu’une petite centaine de patronymes !

C’est ce qui a posé la difficulté d’identification : bon nombre de ces Chinois ne savaient pas écrire leur nom en chinois ni à plus forte raison en langue occidentale.
Et les prononciations étant très différentes suivant les régions de Chine il était alors très difficile de savoir à qui on avait affaire. Ces travailleurs portaient donc une plaque avec un simple numéro. Mais il aurait été inconvenant de simplement porter ce numéro sur la tombe. On préféra donc dans bon nombre de cas demeurer sur la notion d’inconnu. Afin que la tombe ne soit pas une simple plaque anonyme, comme celle qu’ils portaient autour du cou de leur vivant, les autorités anglaises eurent l’idée de choisir et de traduire une formule chinoise pour chacun d’entre eux : “A noble duty bravely done” (un noble devoir bravement effectué) ; “A good reputation for ever” (Une bonne réputation pour l’éternité) ; “A good fellow and a fierce worker” (Un bon camarade et un sacré travailleur) ; “ A little man but a great heart” (Un petit homme mais un grand cœur). Quelques arbres agrémentent le cimetière apportant un peu d’ombre dans cette campagne picarde qui s’étend à perte de vue.

Claude R. Jaeck

[Permis de reproduction des photos avec l’aimable autorisation de Bertrand Regnier (août 2017), photos transmises avec le commentaire suivant :
Après 9 années passées en Chine, je n’ai eu connaissance de l’existence de ce cimetière qu’en 2014. Etant originaire du Nord de la France, je connaissais la présence de cimetières anglais, américains, australiens voire même d’un cimetière indien, tous relatifs au conflit de la 1ère Guerre Mondiale, mais pas d’un cimetière chinois. Je me suis donc documenté sur le sujet, ai interrogé plusieurs personnes/experts autour de moi et cela m’a donné l‘envie de me rendre sur place par respect pour ces centaines de Chinois, pour la plupart issus du Shandong, qui n’avaient certainement jamais envisagés d’aller en Europe/en France, qui ne devaient pas connaitre notre pays et l’ampleur de ce conflit mondial mais, qui sont un jour montés dans un bateau pour participer à l’effort de guerre.
Les photos ci-jointes sont donc le modeste témoignage de ma visite au cimetière de Nolette, situé en Baie de Somme (distant de 15 kilomètres d’Abbeville). J’ai été frappé par la quiétude du lieu, son entretien parfait et les signes le rattachant à la Chine (la porte notamment). Cette visite a été aussi un moment important de partage et d’apprentissage avec mes deux filles nées en Chine.]

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