Les travailleurs chinois dans la Grande Guerre

2017. Noyelles, un cimetière militaire de la Somme, dans le Nord de la France. Des hommes arrivent portant leurs étendards. Dans la force de l’âge, ils sont pourtant déjà des anciens de la Légion étrangère. Rien d’anormal en cette période de commémorations militaires de la Première Guerre mondiale.

Cependant, en s’approchant d’eux, quelque chose surprend : ces « bérets verts » sont tous d’origine chinoise. Ces légionnaires, devenus francais par le sang versés, viennent en effet rendre hommage, près de 100 ans après, à la mémoire de Chinois qui reposent là, en cette terre francaise, à des dizaines de milliers de kilomètres de chez eux. Des Chinois dans la Premiere Guerre mondiale ? Encore une page d’histoire mal connue.

Il y a bien eu quelques combattants chinois, engagés dans la Légion étrangère durant la Grande Guerre. Certains sont morts au combat dans le Nord de la France, comme Ma Yipao, qui a succombé à ses blessures. D’autres combattants sont revenus ensuite en Chine, comme le héro Etienne Tsu. Fils d’un célèbre banquier chinois, ingénieur de formation, élevé chez les Jésuites dans la Concession francaise de Shanghai, Etienne Tsu s’engage dans la Légion étrangère afin de combattre tout en gardant sa nationalité chinoise. Il deviendra un as de la chasse francaise avec 9 victoires en combat aérien. Il obtiendra de la France la Croix de guerre avec palme et rentrera en Chine co-fonder l’Ecole de l’Air chinoise.

Mais il y a encore des légions d’autres Chinois restés anonymes qui ont eux aussi contribué à la victoire alliée de 1918. En effet, près de 140 000 travailleurs venus de Chine ont été employés en France à partir de 1916 jusqu’à l’armistice, et ce même bien après la fin du conflit, dans le cadre de la reconstruction nationale.

Ces anonymes ont remplacé, en oeuvrant aux manettes des machines ou sur les chaînes de production dans les usines, les Francais partis combattre. Ils les ont aussi secondés sur le front, s’illustrant en effet à des tâches de soutien aux troupes en creusant des tranchées, en transportant des obus, en étant brancardier…

Ces hommes presque inconnus qui ont contribué à la victoire des troupes francaises et anglaises, certes n’ont pas combattu les armes à la main, mais une grande partie d’entre eux a risqué sa vie, payant un lourd tribut : selon les chiffres occidentaux, environ 2 000 ont trouvé la mort dans ce conflit – jusqu’à 20 000 selon certaines estimations chinoises. Des centaines d’entre eux sont enterrés dans des cimetières militaires du Nord de la France dont plus de 800 qui reposent à Noyelles. Quant aux autres, ils ont souvent disparu dans les fosses communes de l’époque ou ont été ensevelis à jamais dans les tranchées bombardées.

Origine de l’entrée en guerre de la Chine
Pour la Chine, la Grande Guerre qui commence en août 1914 est au début une guerre européenne, à laquelle elle n’a pas lieu de se mêler. Sa position va cependant évoluer en raison de l’alliance qui s’est nouée depuis 1902 entre le Japon et la Grande-Bretagne. En effet, les Britanniques, en entrant dans le conflit, attendent de leur allié japonais qu’il fasse de même, à leurs côtés.

Le Japon, qui est d’abord frileux, réalise rapidement le moyen qui lui est là offert d’affirmer une domination en Asie qu’il convoite depuis longtemps. Mais cela n’est pas suffisant. Ce que l’Empire du Soleil levant attend avant tout, c’est une extension territoriale en recupérant les possessions allemandes dans le Pacifique et surtout les concessions de ce pays en Chine.

La jeune République chinoise comprenant les intentions nippones tente bien sûr de s’y opposer, et comment faire mieux qu’en prenant partie à son tour dans le conflit européen ? La Chine propose donc secrètement à plusieurs reprises (août 1914, puis juin et novembre 1915) aux Britanniques de sortir de sa neutralité en envoyant des effectifs militaires. Ces derniers refusent !

Les autorités anglaises ont peur, en acceptant, de donner des aîles aux revendications nationalistes indiennes et évidemment chinoises. Et puis les Japonais, leurs alliés en titre, s’y opposent catégoriquement, refusant que la Chine puisse ensuite prétendre à une place parmi les grandes nations de l’époque et s’asseoir aux côtés des vainqueurs à la table des négociations qui interviendraient à la fin du conflit. C’est que le Japon a alors l’ambition secrète de faire de la Chine son protectorat.

La France fait venir ses premiers travailleurs chinois
Cette guerre prévue pour être courte devient longue, meurtrière. Les Francais sont confrontés rapidement à une pénurie de moyen matériel et humain. On manque d’hommes au combat mais aussi pour soutenir l’effort de guerre. La France fait logiquement appel à son Empire colonial, et des Africains, des Indochinois sont envoyés au front. Rapidement, la solution qui s’impose est de faire appel à la main-d’oeuvre chinoise.

Dès 1915, des contacts sont pris avec Liang Shiyi, secrétaire général du président chinois Yuan Shikai, et on préfère envoyer, au lieu de combattants, des travailleurs. En effet, la Chine entend à ce moment éviter d’éventuelles représailles allemandes sur son sol ou des victimes militaires en Europe. Et puis la guerre coûte cher, et la Chine alors n’en a pas les moyens.

La France envoie en janvier 1916 le lieutenant colonel Truptil, qui se fait passer pour un ingénieur agronome, afin de négocier secrètement avec les autorités chinoises. Eh oui, la Chine n’est pas officiellement en guerre, donc tout devra se faire sur des bases privées. Le recrutement passera donc par le biais de Huimin, une société privée créée par Liang Shiyi.

Un premier groupe de 1 698 travailleurs débarque à Marseille le 24 août 1916. Côté francais, ce sont près de 37 000 Chinois qui seront ainsi recrutés jusqu’en octobre 1918. La majorité vient du Shandong, région chinoise dont le climat se rapprocherait de celui de la France et dont les travailleurs ont bonne réputation. Mais il y en aura aussi qui viennent en plus petit nombre de plusieurs autres régions chinoises.

Les Britanniques et le Chinese Labour Corp
Pourtant, la situation militaire en Europe évolue, et pas forcément en faveur des Alliés. La bataille de la Somme en juillet 1916 et son terrible bilan humain changent la donne du problème. Au terme de cette bataille, plus de 600 000 soldats alliés sont hors de combat, principalement 400 000 Britanniques, dont la moitié morts ou disparus. Les Britanniques envoient à leur tour des recruteurs en Chine, mais les négociations sont difficiles. Finalement, le Chinese Labour Corp (CLC) est créé, et les premiers départs de travailleurs embauchés par les Anglais ont lieu en janvier 1917.

Là encore, les travailleurs du Shandong sont privilégiés mais pour d’autres raisons: d’abord, la Grande-Bretagne dispose de territoire à bail dans cette région à Weihai et à Qingdao, mais aussi parce que Britanniques y avaient déjà recrutés des travailleurs chinois en 1903-1904 qui avaient servi de quasi-esclaves dans les mines d’or d’Afrique du Sud. Leur résilience à supporter des conditions de travail inhumaines les avaient fait remarquer. A terme, près de 100 000 travailleurs chinois seront envoyés en France sous contrat avec les Britanniques, dans le cadre du CLC.

Rapidement, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie protestent auprès du gouvernement chinois et tentent de saboter ces recrutements. Les Chinois leur répondent d’abord qu’il s’agit là d’actions privées sur lesquelles les autorités n’ont pas droit de regard. Les Chinois rompent les relations diplomatiques avec l’Allemagne et ses alliés en mars 1917 et leur déclarent finalement la guerre en août 1917, tandis que ses travailleurs jouaient déjà depuis un an un rôle important de soutien en France.

Des travailleurs pas tous logés à la même enseigne
Puisque ces travailleurs chinois sont contractuels, il est intéressant de connaitre leurs conditions de travail et de vie. Tout d’abord, les contrats francais étaient gérés par le ministère de la Guerre, avec le soutien du ministère des Affaires étrangères, et parfois également par le ministère du Travail – la Confédération Générale des Travailleurs (CGT) aura son mot à dire, les organisations syndicales s’inquiétant de l’arrivée soudaine d’un si grand nombre d’ouvriers étrangers sur le sol francais. Le fait que toutes ces administrations soient impliquées à des degrés divers a suscité des contretemps et des rivalités. En revanche, les contrats proposés furent assez clairs et même assez favorables aux travailleurs chinois.

En plus d’une prime à l’embauche de 50 francs, les travailleurs peuvent être payés jusqu’à 6 francs par jour auquel s’ajoute une mensualité de 30 francs payée à la famille ou sur un compte en banque bloqué jusqu’à la fin du contrat. La durée d’embauche est de 5 ans mais avec une résiliation possible au bout de 2 ans. La durée de travail est de 10 heures par jour et à autant de jours de repos que leurs collègues francais, avec en plus une journée de congé pour le Nouvel An chinois. En cas de blessure, ils sont indemnisés et pris en charge ; en cas de décès, leur famille a droit à une indemnité allant de 135 à 270 francs selon les cas. Les transports en bateau entre l’Europe et la Chine sont pris en charge, comme le logement, la nourriture… Des distinctions de rémunération existait selon le niveau de qualification. Le contrat comptait 13 pages.

Comprenant 4 pages, le contrat du CLC ressemblait plus à celui des mines sud-africaines de 1903-1904. Pratiquement un seul niveau de rémunération, très bas par rapport à celui des Francais, une durée de contrat de 3 ans, un travail effectué 7 jours sur 7, 10 heures par jours, sans jour de repos, sauf pour les jours fériés chinois. Les conditions de travail sont évidemment plus dures, comme le régime militaire extrèmement rigide qui règne dans les camps du CLC ( par exemple, port obligatoire d’un uniforme).

Des conditions difficiles
Ces camps sont également des sortes de prison puisque les contacts avec la population sont strictement interdits par les Britanniques. Ce qui n’était pas le cas dans les camps gérés par la France desquels les travailleurs pouvaient sortir. En fait, les contrats francais garantissaient aux Chinois les mêmes droits que les citoyens francais, la même protection en terme de droit du travail, ainsi que la liberté de croyance.

Dès le début, les difficultés sont nombreuses. Les transports vers l’Europe se feront en bateau d’abord par l’Océan indien, puis par le Pacifique et l’Atlantique après l’attaque particulièrement meurtrière d’un bateau en Méditerranée par un sous-marin allemand (le torpillage de l’Athos en février 1917 se soldera par 754 morts dont 543 Chinois). La route alternative passera le plus souvent par le Canada, incluant sa traversée par la voie ferrée. Ces conditions sont très difficiles pour des paysans chinois qui n’ont jamais voyagé sur des distances aussi longues et, en plus, sur la mer. La promiscuité, la mauvaise alimentation, les maladies eurent raison de beaucoup de ces hommes. Nombreux sont ceux qui moururent en cours de route, quant à ceux qui arrivaient, ils étaient épuisés.

En France, ces Chinois sous contrat francais ont été envoyés dans toute la France, dans des usines, dans des ports ou même des exploitations forestières et agricoles. Un petit nombre seulement fut affecté près du front.

Pour ceux qui travaillaient pour le CLC, encadrés strictement par les Britanniques, ils furent davantage employés dans des taches risquées, parfois sous le feu adverse: réparation de voies ferrées, terrassement des tranchées, ensevelissement des morts, maintenance de l’artillerie, transport et manutention dangereuses… Etant donné les conditions, les grèves, les « mutineries » vont se multiplier, suivies inévitablement de répression sans pitié (nombreux morts). Bien sûr, ces troubles sont ignorés du public, car la censure militaire est à l’oeuvre.

Des relations avec les populations civiles compliquées
Ces travailleurs chinois suscitent des craintes, voire l’hostilité et on va jusqu’à leur reprocher des crimes. En l’occurrence, une distinction sera faite par les autorités militaires francaises entre les travailleurs employés par les Francais et ceux employés par les Britanniques. Evidemment, quant on voit les conditions imposées par le CLC à celles offertes dans les camps francais, on imagine la colère et la rancoeur des travailleurs sous autorité anglaise. Et puis, les nombreux cas rapportés de xénophobie des populations locales ne jouent pas en faveur du calme.

Pourtant, il n’y aura pas que affrontements et des tensions. Il y aura aussi des aventures amoureuses, et plusieurs milliers de travailleurs chinois employés par les Francais décideront de rester en France une fois leur contrat terminé, souvent après avoir épousé ou pour épouser une Francaise.

N’oublions pas que dans les usines où ils passeront parfois plusieurs années, ces hommes cotoieront des femmes qui sont venues elles aussi sur les chaines de production soutenir l’effort de guerre francais en remplacement des hommes partis au front. Des maris qui d’ailleurs y perdront leur vie, laissant derrière eux de jeunes veuves qui peuvent se remarier. Les travailleurs chinois ont d’ailleurs souvent une bonne réputation dans les milieux féminins : en effet, ils ne boivent pas et ne battent pas leurs épouses, entend-on dire.

La reconstruction francaise
Un mois après l’armistice de novembre 1918 est créé le Service des Travaux de Première Urgence (STPU) qui a pour mission de remettre le pays en état – le coût en est alors évalué à 34 milliards de francs-or. On estime que 11 000 édifices publics, 350 000 maisons ont été détruits. En outre, 2 500 000 hectares de terres agricoles sont à remetre en état ainsi que 596 000 hectares de terrains batis et 62 000 km de route, 5 000 km de chemin de fer. Environ 25 000 travailleurs chinois sont immédiatement transférés sous l’autorité du STPU.

Ces travailleurs sont principalement affectés à l’enlèvement des munitions, des fils de fer barbelé, au nettoiement du sol, au comblement des tranchés, enterrement des cadavres, travaux provisoires des habitations… Mais la fin d’une discipline plus stricte, un certain relâchement, font que les actes de brigandage et les crimes commis par les Chinois se multiplient, au point de provoquer un sentiment de rejet chez les Francais. Au cours d’une inspection en 1919 , le maréchal Pétain s’en inquiète même aupès du Président du Conseil Georges Clémenceau.

L’Association des travailleurs chinois, fondée en France en octobre 1919, milite sans succès pour que les contrats de ces travailleurs soient transferés du ministère de la Guerre vers le ministère du Travail. En mars 1919, on estime qu’il reste encore 80 000 travaileurs chinois sur le sol francais. En 1920, il n’en restera plus aucun sous autorité du CLC. Les autres, côté francais, seront pour la plupart rapatriés avant 1921, à l’exception des quelques milliers qui resteront après avoir bénéficié d’un nouveau contrat d’embauche sur place.

Et la Chine, qu’en retire-t-elle ?
La Chine est présente aux négociations du Traité de Versailles qu’elle vit comme une trahison puisque, finalement, les anciennes concessions allemandes sur son territoire sont attribuées au Japon. Cette décision satisfait l’un des points importants des 21 demandes présentés par les Japonais en 1915 et consacre en outre la présence des Japonais dans ces concessions dont ils ont pris le contrôle au début de la guerre.

En revanche, pour la Chine, il s’agit d’une injustice flagrante qui provoque le retrait de sa délégation de la conférence de paix de 1919 dont elle ne sera pas signataire. Des mouvements de protestation spontanés suvi de boycotts des produits étrangers naîtront un peu partout en Chine et resteront connus sous le nom de Mouvement du 4-Mai, un évènement devenu historique qui a consacré l’émergence d’une conscience patriotique chinoise.

C’est finalement pratiquement tout ce qui restera à la Chine au terme de cette épisode des travailleurs chinois et de sa participation à la Première Guerre mondiale : un sentiment d’injustice et un réveil du sentiment nationaliste. Quant aux travailleurs chinois eux-mêmes, une fois rentrés chez eux, ils seront vite oubliés !

Et en France ?

De 2 000 à 3 000 travailleurs chinois selon les sources, resteront en France, d’abord répartis sur l’ensemble du territoire national. Après 1925, une majorité se regroupera à Paris où rejoignant les étudiants chinois arrivés avant et après la Grande Guerre, ils constitueront l’essentielle de la communauté chinoise de France, d’abord dans le quartier de l’Ilôt Chalon, près de la Gare de Lyon, puis dans les quartier des Arts-et-Métiers et de Belleville. Une plaque commémorative a été apposée près de la Gare de Lyon pour continuer à faire vivre ce souvenir. Le dernier survivant de cette aventure est mort à la Rochelle le 5 mars 2002, à l’âge de 105 ans.

Quant aux morts chinois durant le conflit, on le répète, les évaluations varient considérablement, d’environ 4 000 à 30 000 victimes selon les sources. Quoi qu’il en soit, il reste aujourd’hui presque 2 000 tombes militaires de travailleurs chinois recensées, la plupart dans le cimetière de Noyelles, dans la Somme. Eux aussi sont morts pour la France.

Sources: Les travailleurs chinois en France dans la Première guerre mondiale sous la direction de Li Ma, CNRS Editions ; divers articles de presse parus dans Le Monde, le South China Morning Post et d’autres publications à l’occasion des commémorations du Centenaire de la Grande Guerre ; compte-rendu du colloque international d’Ypres et de Boulogne-sur-mer en 2010 consacré au sujet ; Strangers on the western front de Xu Guoqi ; plusieurs autres sources et articles.

Nicolas Grévot