Shanghai – Lieu de la sépulture de Blanche Schmidt, née de Montigny

L’Histoire des premières années de la Concession française de Shanghai est digne d’un grand roman d’aventures. Elle est faite d’une poignée d’individus qui eurent le courage d’affronter des conditions particulièrement difficiles : celle d’un terrain marécageux et insalubre, situé à l’étroit entre les hauts murs d’une ville chinoise indifférente et la sourde hostilité de la Concession anglaise dont elle était séparée par un petit canal. Il n’était alors pas rare que les maladies fassent des ravages dans les rangs de ces véritables aventuriers. Tel est le cas de Blanche Schmidt, fille cadette du premier Consul de France à Shanghai, dont la trace de la mort poignante est encore visible aujourd’hui.

Blanche, fille de Charles de Montigny, premier Consul de France à Shanghai

Charles de Montigny

Blanche n’est qu’une enfant quand elle débarque à Shanghai le 25 janvier 1848 : elle a 8 ans. Sa sœur aînée, Nina, n’en a quant à elle que 12.
Première famille française « expatriée » de l’histoire de Shanghai, elles accompagnent avec leur mère (elle-même accompagnée de sa mère et de sa sœur), leur père diplomate, Charles de Montigny, qui a été envoyé en Chine par le roi Louis-Philippe afin d’exécuter le Traité de Whampoa (signé en 1844). Il a pour mandat d’ouvrir le premier consulat de France à Shanghai et d’y établir une Concession française – à l’image de ce que les Anglais et les Américains, ont déjà fait.
La mission est semée d’embûche, les conditions difficiles. La famille vit alors dans une petite habitation, « précaire et misérable » faite de bois et de torchis, régulièrement inondée par les crues du Huangpu. Le domestique de la famille, Pierre Breton, y meurt de dysenterie le 4 novembre 1848 (ce qui fait de lui le premier Français laïc à mourir à Shanghai).

Dominique Rémi, initiateur de la Concession française de Shanghai
Durant ces premiers mois particulièrement difficiles, Charles de Montigny se lie au tout premier commerçant français qui souhaite s’établir à Shanghai : un certain Dominique Rémi, négociant en vins et spiritueux, et importateur d’horloges. Sa demande d’acquisition d’un terrain offre au Consul le prétexte pour réclamer aux autorités chinoises l’établissement d’une Concession : « Par l’article 22 du traité de paix et de commerce entre la France et la Chine, il est dit que tout Français arrivant dans un des cinq ports ouverts au commerce pourra louer ou affermer des terrains […]. Le Consul demande en conséquence […] que soit fixé un quartier pour les concessions à faire aux Français à Changhai » tel est le contenu de la lettre adressée par le diplomate aux autorités de Shanghai en août 1848.
Après de longues et âpres négociations, un accord est finalement arraché : le 6 avril 1849 nait la Concession française de Shanghai.

Edouard Schmidt, neveu de Dominique Rémi

En 1856, Edouard Schmidt, neveu de Dominique Rémi, rejoint son oncle à Shanghai et devient son associé : l’entreprise Rémi devient alors Rémi Schmidt et Cie.. Edouard en prend la direction à Shanghai (quand son oncle est absent, ce qui est très fréquent).
Dans les pas de Rémi et profitant des facilités offertes par la Concession, des maisons françaises de commerce vont alors lentement s’établir dans l’enclave française : elles seront neuf en 1862. Cette année-là, la population du territoire s’élèvera à une centaine de personnes, dont neuf femmes seulement !

Union des familles de Montigny et Rémi-Schmidt
Les familles de Montigny et Rémi-Schmidt vont, dans ce contexte, s’unir de façon très officielle : le 17 juillet 1861 lors d’une unique cérémonie célébrée dans le VIIIème arrondissement de Paris, Nina, la fille ainée des Montigny prend pour époux Dominique Rémi et, Blanche, la fille cadette, épouse Edouard Schmidt. Double mariage, mêmes témoins, mêmes familles. Les intérêts politiques s’unissent avec les intérêts économiques : vive la Concession française de Shanghai !

Fin tragique
Les jeunes époux Schmidt regagnent Shanghai dès avril 1862. Mais le bonheur des premiers mois de mariage sera de courte durée : le 29 août 1862, Blanche succombe au choléra, maladie qui faisait alors des ravages dans la population étrangère. Elle avait 22 ans.
Le Consul Edan, successeur de Charles de Montigny, aura la lourde tâche d’annoncer la nouvelle aux parents. « Une chambre de la maison Schmidt a été transformée en une chapelle ardente où nous avons fait transférer le cercueil jusqu’à qu’il pût être déposé dans une des chapelles de la nouvelle église » écrit-il dans une lettre datée du 3 septembre.

Eglise Saint-Joseph


La « nouvelle église » mentionnée par le Consul Edan est l’Eglise Saint-Joseph du Yangkingpang (en chinois : 洋泾浜圣若瑟堂). Première église catholique de la Concession française, elle fut pendant les décennies qui suivirent (jusque dans les années 40) l’église des hauts dignitaires français : le Consul et sa famille y disposaient au premier rang de places réservées.
Saint-Joseph s’élève encore aujourd’hui à à peine 300m du Huangpu, au croisement de Sichuan Nan Lu (alors Rue Cousin-Montauban) et Jinling Dong Lu (alors Rue du Consulat). Construite entre 1859 et 1862, au temps du Consul Edan, elle remplaçait alors une première église en bois.

La chapelle du Souvenir

En 1862, Blanche y sera inhumée, dans une « chapelle qui se trouve à gauche, près de l’entrée, en face des fonts baptismaux, et construite entièrement en dalles et blocs de granit. »
La petite chapelle « à gauche, près de l’entrée » existe encore. Son portique est décoré d’un vitrail portant une ancre de marine.

Le vitrail a été endommagé durant la Révolution culturelle et restauré lorsque l’Eglise a été rendue au culte en 1986. Les caractères qui y sont inscrits sont en chinois simplifié et se traduisent ainsi : au centre « en mémoire de » (追思), sur le côté droit « dédié à Marie, la mère de toutes nos peines » (献给痛苦之母玛利亚) et sur le côté gauche « Saint-Joseph » et « la communauté des fidèles offre respectueusement » (若瑟堂 et 全体信友敬献). Il s’agit selon toute vraisemblance d’une dédicace offerte par les fidèles chinois à la douleur d’une mère.

Au-dessus du vitrail, incrustée dans le mur et perdue dans la pénombre, a survécu une plaque en latin (très probablement d’origine) qui reprend le même contenu : une dédicace d’une mère endeuillée à sa fille partie trop tôt. A la lumière d’une torche, on peut y lire : MATRI DOLOROSA / IN MEMORIAM / BLANCHAE MARIA SCHMIDT / NATAE DE MONTIGNY / 1862. Ce qu’on peut traduire ainsi : Douleurs d’une mère / En mémoire de / Blanche Marie Schmidt / née de Montigny / 1862.

La sépulture de Blanche Schmidt, née de Montigny
Un court entretien avec le curé actuel et une consultation de sites internet chinois (une recherche sur le net français ou anglais n’ayant rien donné) nous laissent penser qu’il s’agit bien du lieu de la sépulture de Blanche Schmidt, née de Montigny. Celui-ci a survécu aux vicissitudes de l’histoire : en 1966 les gardes rouges n’ont pas dû remarquer la plaque en latin, qu’ils auraient alors selon toute vraisemblance réduite en miettes (comme cela s’est produit dans d’autres lieux de culte, la religion étant alors assimilée à une superstition féodale qu’il fallait éradiquer de la Chine maoïste). Ils n’ont également pas compris qu’il s’agissait d’un lieu de sépulture, puisque rien ne l’indique, si ce n’est les vagues messages sur le vitrail et sur la plaque en latin qu’il leur aurait fallu apercevoir et traduire.
Le corps de Blanche de Montigny repose donc très probablement encore sous les dalles de la chapelle achevée en 1862. A Shanghai au début de l’ère des Concessions, il n’était alors pas rare que l’aventure s’achève en tragédie…

A propos de Saint-Joseph : l’église est fermée au public, sauf lors de la célébration d’un office. La messe est célébrée en semaine tous les matins à 7h. Le dimanche elle est célébrée à 7h (en latin), à 9h (en chinois) et à 11h (en anglais).

David Maurizot.

Source principale : Histoire de la Concession française de Changhai, Ch.-B. Maybon et Jean Fredet, Plon, 1929

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