A la recherche d’informations sur le périple chinois d’Antoine Viallon (1867-1905)

Le Souvenir Français de Chine et la Société d’Histoire des Français de Chine ont reçu, dans le courant de l’année dernière, une requête inédite. Un jeune Français établi depuis quelques années à Shanghai venait de découvrir que, contrairement à ce qu’il avait imaginé jusque-là, il n’était pas le premier de la famille à avoir tenté l’aventure chinoise. Il y a plus d’un siècle, un bien lointain aïeul nommé Antoine Viallon l’y avait précédé. Les traces de ce passé chinois avaient été conservées par des lettres et cartes postales que celui-ci envoyait alors régulièrement à sa famille en France.

Originaire de la Loire, avant dernier d’une famille de sept enfants, élève sérieux, Antoine Viallon avait intégré l’Administration des Postes en 1884. Fils de son époque, il effectue 4 ans de service militaire, puis devient employé des Postes à Paris… pendant 13 ans. Carrière monotone et on ne peut plus classique. Puis, à 34 ans, l’aventure se profile. On lui propose un poste dans « les Colonies », en Indochine française. Sans hésiter, il accepte. Il embarque à Marseille le 8 septembre 1901.

Vous trouverez ci-dessous la reconstitution, immense travail accompli par ses descendants, des quelques années d’aventure asiatique d’Antoine Viallon, qui vont malheureusement s’achever tragiquement en Chine – si loin de l’Indochine française. Antoine fut un pionnier de la présence française dans le Sichuan. Un précurseur qui ne pliait devant aucun défit – pas même celui de reconnaitre à pied près de 3.000km de route entre Hanoï et Chongqing. Quelques détails de son aventure restent toutefois à éclaircir. Nous espérons que par le biais de cet article des lecteurs pourront nous aider à combler ces lacunes.

 

Employé des Postes au service de l’Indochine française

Débarqué à Hanoi en octobre 1901, Antoine Viallon doit patienter quelques semaines avant de savoir où il sera précisément affecté.

L’Indochine est alors dirigée par Paul Doumer, son charismatique gouverneur depuis 1897. Celui-ci a des rêves de grandeur pour la France dans la région. Il souhaite, en particulier, étendre les territoires de la Colonie à l’île de Hainan et au Yunnan (limitrophe du Tonkin), voire jusqu’au Sichuan – et ainsi les détacher de l’administration chinoise, pour s’en emparer au nom de la France.

La mission que confie le Gouverneur à Antoine Viallon, le 10 décembre, s’inscrit dans cette volonté politique : Paul Doumer lui intime enfin l’ordre de partir – sous 4 jours seulement ! – pour Chongqing afin d’y créer le premier Bureau des Postes français. Un bureau des Postes qui sera sous le contrôle direct de l’Indochine française. Pour ce faire Antoine ne rejoindra pas Chongqing par le chemin le plus simple et le moins périlleux : en remontant le Yang-Tzé depuis Shanghai. Non, on lui donne l’ordre de suivre la route empruntée en 1895 par la mission d’exploration commerciale de la Chambre de commerce de Lyon (dont nous reproduisons ici quelques illustrations). Il lui faudra reconnaître une route terrestre qui part de Hanoï : remonter le fleuve Rouge jusqu’à la frontière chinoise, passer en plein hiver des cols situés à plus de 2.000m d’altitude dans les contreforts de l’Himalaya, traverser des zones dangereuses peuplées de minorités ethniques, franchir la route jusqu’à Kunming, puis Chongqing, à travers une population chinoise qui venait tout juste (il y a moins d’un an) de se soulever contre la présence occidentale. Même si certains aventuriers sont déjà passés sur cette route, le défi est immense.

Mais, Paul Doumer souhaite lancer son « grand projet » : un chemin de fer reliant Hanoï à Kunming, puis Chengdu et enfin Chongqing. Reliés par ce moyen de transport moderne, le Yunnan et le Sichuan seront alors directement soumis à l’autorité de l’Indochine française. Pour la plus grande gloire de la France, Antoine Viallon part donc en éclaireur à la conquête de la Chine occidentale.

 

Remontée du Fleuve Rouge (14 décembre 1901 – 28 décembre 1901)

Antoine Viallon débute son périple dès le 14 décembre 1901. Il part accompagné de deux autres Français : M. Caboche, ingénieur des Travaux Publics basé à Hanoï, et M. Lavallée, conducteur de travaux – qui vont réaliser le long du trajet des observations pour la future ligne de chemin de fer.

Ainsi, ils remontent, comme tant d’autres avant eux, le Fleuve Rouge jusqu’à la frontière chinoise. Ils sont à Lao-Kai dès le 23 décembre. La partie la moins périlleuse du trajet est achevée.

L’aventure débute réellement quand ils quittent ce territoire pacifié et sécurisé qu’est l’Indochine Française. En Chine, au contraire, le pays vient d’être agité par la Révolte des Boxers. Il y a quelques mois à peine, la population a pris les armes contre les Occidentaux et leurs agents. Elle n’a pas hésité à massacrer : tuant près de 30.000 Chrétiens, dont 300 missionnaires étrangers – jusqu’au Yunnan. Sur la route que va emprunter Antoine Viallon, à Tongquan, petite bourgade située au Nord de Kunming, un missionnaire français, le Père Bonhomme, est passé à deux doigts du lynchage par une foule hostile. En pénétrant sur le territoire chinois, l’expédition entre donc en zone dangereuse.

Le 28 décembre, cinq jours après avoir atteint Lao-Kai, l’équipée arrive à Manhao qui marque la fin de leur voyage fluvial. Ils ont fini la remontée du Fleuve Rouge et vont maintenant commencer la partie terrestre de leur périple. Ils ne sont alors qu’à 600m d’altitude.

 

La « Route des 10.000 escaliers » (3 et 4 janvier 1902)

Après quelques jours de repos, le convoi s’élance le 3 janvier 1902 et entreprend la partie la plus difficile de l’expédition. En conséquence, du personnel a été spécialement recruté à Manhao. Il comprend des porteurs, pour les chaises, des palefreniers pour les chevaux, et une escorte militaire de soldats chinois, au cas où…

La « Route des 10.000 escaliers »

Les locaux ont nommé les 13 premiers kilomètres du parcours que va emprunter Antoine Viallon : la « Route des 10.000 escaliers ». Vaste programme – sachant qu’en chinois le nombre 10.000 signifie l’infini. Le long de ces escaliers sans fin, l’altitude passe de 600m à 2.100m. Les « marches » dépassent parfois une hauteur de 80cm. Les précipices bordent le chemin de part et d’autre. La route est mal entretenue. L’hiver est rude. Antoine et ses acolytes avancent. A pied le plus souvent… car les chevaux sont si petits que les chaussures touchent terre… Pourtant le chemin est loin d’être désert : en 1895, la mission de la Chambre de commerce lyonnaise avait évalué que sur « cette route invraisemblable » passaient 87.000 bêtes (chevaux, mulets, bœufs, etc.) par an…!

Le lendemain, 4 janvier, Antoine Viallon arrive, exténué, à Mengzi – où se trouve un Consulat de France. Avec ses compagnons, ils s’y reposeront pendant 8 jours !

Consulat de France à Mengzi

 

De Mengzi à Kunming

La route entre Mengzi et Kunming est longue de 300km, mais nettement moins chaotique. L’équipée la fait tantôt à cheval, tantôt dans des chaises à porteurs, et prend alors le temps de faire des observations – dont quelques photos qui sont parvenus jusqu’à nous.

Une route du Yunnan

La Chine des Hans et des Mandchous semblent bien loin. Les villages traversés sont surtout composés de minorités ethniques, dont la pauvreté a profondément choqué Antoine Viallon.

Un village lolo, près de Kunming

Puis, voilà Kunming, « grande ville de 80.000 habitants entourée de hautes montagnes s’élevant de 3000 à 3500 mètres ». Antoine y loge chez un collègue des Postes, M. Bonnet, et prend contact avec le Consul général, l’illustre Auguste François, ainsi qu’un docteur français, un certain M. Delay. Il est en effet souffrant.

Kunming, capitale du Yunnan

 

Le Yunnan

Le 27 janvier, ayant pris congé de ses compagnons de route français qui restent à Kunming, Antoine Viallon s’engage dans la dernière partie de son voyage. Aux 700km déjà parcourus vont s’ajouter près de 1.000 autres.

Cinq jours plus tard, il pénètre dans une zone montagneuse et composée de glaciers : « J’affrontais les glaciers, j’eus bien froid, mon vin gela, mais quand même je marchais toujours ; pendant quinze jours, je fis mettre pied à terre mes hommes, et nous fîmes les étapes à pied. » On a peine à imaginer, dans les conditions de l’époque, la dureté d’un tel voyage en plein hiver. Antoine passe alors par des cols, dont le plus élevé se situe à plus de 3.000 mètres d’altitude !

En passant par Tongquan, ville de 20.000 habitant située à 130km au Nord de Kunming, il croise le Père Bonhomme mentionné plus haut. Installé en Chine depuis 25 ans, totalement à sa mission, celui-ci ne sait presque plus parler français ! Il le fait néanmoins parrain d’une fillette chinoise. Il était alors courant que les parents se débarrassent des filles à la naissance en les jetant à la rue. Le Père Bonhomme avait fait construire un orphelinat et élevait ces enfants dans la foi catholique. Cette petite fille fut donc baptisée Virginie – du prénom de la mère d’Antoine – et on lui donna le nom de famille Viallon ! Antoine fit un don en argent pour qu’on s’en occupe au mieux. Qui sait ce que cette petite chinoise au nom français est devenu par la suite ?

Dans un temple aux environs de la ville se trouvait également le cénotaphe dédié à la mémoire du capitaine de frégate Ernest Doudart de Lagrée, mort de fatigue et de maladie à Tongquan en 1868 lors d’une mission d’exploration. Comme la mission de la Chambre de commerce de Lyon, Antoine y passa alors très probablement.

Après cette étape, il rejoint la vallée d’un des affluents du Yang-Tzé. Enfin ! Il quitte pour de bon l’hostilité des glaciales montagnes du Yunnan. Le plus dur est derrière lui… croit-il.

 

Enfin Chongqing !

A Shuifu, quelques kilomètres avant d’atteindre le Yang-Tzé, il est hébergé à l’évêché, chez un Français, Monseigneur Chatagnon.

Foule au bord du Yang-Tzé

Puis, le 7 mars, Antoine Viallon aperçoit enfin Chongqing – après un parcours de 1700 kilomètres ! Son trajet aura duré 83 jours, presque trois mois. Il est malheureusement très diminué physiquement et malade – atteint de dysenterie.

Pourtant, à peine arrivé, il se met immédiatement au travail pour organiser son bureau des Postes. Les lettres qui en partiront portent des timbres de l’Indochine française…

Infatigable, il remplit également le rôle de Vice-Consul de France par intérim jusqu’au 16 juin 1904. Il est, à ce titre, un réel pionnier de la présence française à Chongqing.

Notables chinois à Chongqing, avec M. Bons d’Anty, Consul de France (4ème à partir de la droite)

 

Fin précoce

L’année suivante, en 1903, il fait venir en Chine sa fiancée, Jeanne Incaugarat. Il descend entièrement le Yang-Tzé pour la rejoindre et c’est à Shanghai qu’ils se retrouvent. Ils s’y marient le 17 mars 1903, à l’Eglise Saint-Joseph du Yang King Pang, premier édifice catholique de la Concession française, située à deux pas du Bund et du Consulat de France. Ils retournent ensuite ensemble à Chongqing, où est célébré leur mariage civil le 27 mai. De cette union naitra le 11 juin 1904 un petit Charles Viallon.

Malheureusement, le 14 mars 1905, moins d’un an après cet heureux événement Antoine Viallon meurt d’un abcès au foie faisant suite à la dysenterie contractée pendant son expédition de Hanoï à Chongqing. Il avait 37 ans.

 

Questions en suspens

Ce n’est pas sans émotion qu’on suit le parcours d’Antoine Viallon. Quel parcours ! Quelle obstination ! Et quelle force !… et puis, quel dénouement ! On aimerait qu’il ne soit pas mort en vain. On aimerait retrouver des traces de son court passage en Chine.

Qu’est devenu cette Chinoise de Tongquan nommée Virginie Viallon ? Reste-t-il une trace de son mariage dans le registre de l’Eglise Saint-Joseph de Shanghai ou dans l’Etat Civil du Consulat français de Chongqing ? Où son fils est-il né ? A-t-il été baptisé ? Bref, que reste-t-il d’Antoine Viallon en Chine ?

Telles sont les questions qui taraudent les descendants d’Antoine Viallon. Le Souvenir Français de Chine et la Société d’Histoire des Français de Chine espèrent que par le biais de cet article certaines d’entre elles pourront trouver une réponse.

 

Florian Barrau et David Maurizot.

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