L’Amiral Courbet et la Guerre Franco-Chinoise (1884-1885)

Né en 1827 à Abbeville, polytechnicien – il est avec ses camarades sur les barricades de Paris en février 1848 quand la révolution renverse Louis-Philippe – Amédée Courbet s’engage dans la Marine à 22 ans.

Il devient en 1866 capitaine de frégate, en 1873 capitaine de vaisseau, et sera nommé en 1877 chef d’état-major. Puis, promu contre-amiral en 1880, il sera pendant deux ans, entre 1880 et 1882, gouverneur de la Nouvelle-Calédonie (colonie française depuis 1853).

Toutefois, ce n’est qu’entre 1883 et 1885, lors de la Guerre Franco-Chinoise, que son génie militaire va pouvoir pleinement s’exprimer. D’une rare audace et proche de ses hommes (deux qualités qu’il partage avec Napoléon) il passera à la postérité comme l’un des plus grands amiraux de l’histoire de la marine française.

L’Amiral Courbet

Colonisation française de l’Indochine

Le début de l’implantation française dans la péninsule indochinoise remonte à 1785 sous le règne de Louis XVI, mais la conquête ne sera toutefois réalisée que plus tard sous l’impulsion de Napoléon III d’abord, puis de la IIIème République ensuite.

C’est en 1862, avec le Traité de Saïgon signé avec l’empereur d’Annam, que la souveraineté de la France sur les provinces du Sud est d’abord reconnue : la colonie de Cochinchine est établie.

Puis en 1874, un second traité est signé : il ouvre le fleuve Rouge, qui relie Hanoï avec le Yunnan chinois, à la libre circulation des navires de commerce français.

 

Les Pavillons noirs

En ce début des années 1880, les difficultés commencent toutefois à s’amonceler.

D’anciens rebelles Taiping, expulsés de Chine en 1864 et établis dans la région du fleuve Rouge, les Pavillons noirs, harcellent les Français le long du fleuve. La France, sûre de sa supériorité morale et militaire, décide alors d’envoyer un petit corps expéditionnaire pour aller « nettoyer » la vallée.

Les choses se passent moins bien que prévu, et en mai 1883, plusieurs soldats français sont massacrés par les Pavillons noirs, qui sont maintenant soutenus par le gouvernement chinois – après les deux guerres de l’opium et les importantes concessions accordées aux puissances occidentales, celui-ci ne voit pas d’un bon œil un nouveau déploiement de force à sa frontière.

Photographie d’un Pavillon Noir

Riposte française

Fort de ce soutien tacite, les Pavillons noirs se ruent ensuite sur Hanoï, occupée par des troupes françaises depuis avril 1882, et assiègent la ville. Ils tuent à cette occasion le capitaine de vaisseau Henri Rivière, le commandant des trois canonnières et des 700 hommes basés dans la ville. Nous sommes le 19 mai 1883.

Pour répondre à ce véritable acte de guerre, la IIIème République décide l’envoi de deux divisions navales en Extrême-Orient qui seront sous les ordres du contre-amiral Courbet.

Celui-ci arrive à l’improviste devant Thuân-an, le port de Hué, dès le 18 août 1883. Il bombarde la ville et force ainsi l’empereur d’Annam à signer un nouveau traité qui cède à la France (sous la forme d’un protectorat) la province au Nord de la péninsule indochinoise, le Tonkin.

Le traité, véritable casus belli pour la Chine, est rejeté par la cours de Pékin qui décide alors d’envahir avec ses troupes régulières le Tonkin. La guerre franco-chinoise commence. 

Signature du Traité de Hué

Campagne dans le Tonkin

Dans un premier temps, les forces françaises s’emparent sans grande difficulté de citadelles le long du fleuve Rouge, forçant la Chine a accepter la signature d’abord le 11 mai 1884 d’une convention, puis le 9 juin d’un nouveau traité qui assure la reconnaissance du protectorat de la France sur l’Annam et le Tonkin. Toutefois la Chine est loin d’avoir été vaincue et le régime impérial chinois n’a en réalité exécuté qu’un repli tactique : son armée repart à l’offensive et le 23 juin 1884 elle attaque par surprise une colonne française à Bac Lê – l’embuscade fait 22 morts et 70 blessés.

Courbet comprend alors que la pacification – et donc la conquête – du Tonkin ne se fera que par un affrontement direct avec la Chine – et non par des victoires à la Pyrrhus le long du fleuve Rouge : il recommande une attaque au cœur du pouvoir impérial chinois, Pékin – ce que se refuse à faire Jules Ferry, Président du Conseil, qui, lui, souhaite restreindre les opérations dans la péninsule indochinoise et en Mer de Chine.

Embuscade de Bac Lê

La Bataille de Fuzhou (août 1884)

Outragé par la pusillanimité des politiciens parisiens, Courbet, tenace, impose alors au gouvernement français une audacieuse stratégie militaire

Son escadre établit un blocus des ports chinois de Formose (actuellement Taiwan), puis alors que des tractations diplomatiques ont lieu, il dirige le reste de ses forces jusqu’à Fuzhou, où se situe la flotte la plus moderne et le principal arsenal de guerre chinois (construit depuis 1866 sous la supervision d’un Français, Prosper Giquel).

Là, comme Napoléon à Austerlitz, il se met volontairement dans une position dangereuse : en face de l’escadre de l’amiral Ting, mais surtout, à portée des canons des fortifications côtières chinoises qui verrouillent la sortie de l’estuaire vers la haute mer.

Le 23 août 1884, quand les pourparlers échouent, et alors que les Chinois ne sont pas sur leur garde – car convaincus de la supériorité de leur position tactique – Courbet passe à l’attaque. Il met à profit les éléments naturels : au moment où la marée se renverse – ce qui empêche alors les navires chinois de tirer sur la flotte française avec leurs batteries latérales – il surprend son adversaire et réduit à néant le fleuron de la flotte moderne chinoise. En seulement une demi-heure il détruit 22 bâtiments de guerre chinois – dont 11 de type « occidental ». L’arsenal est ensuite rasé, les forts détruits. La victoire, totale, ne fait que 10 tués et 49 blessés dans les rangs français – 2.000 morts du côté chinois.

Courbet, pour cette prouesse hors du commun, reçoit le 10 septembre la médaille militaire, et est promu amiral le 18 septembre.

Campagne des Pescadores (mars 1885)

A partir du 1er octobre 1884, il revient avec son escadre sur Formose – que le gouvernement lui demande de conquérir.

Il prend Keelung, le port qui dessert Taipei, et occupe ensuite les îles Pescadores, chapelet d’îles au Sud-Ouest de Formose qui commande le détroit qui sépare l’île du continent.

Débâcle dans le Tonkin et fin de la Guerre

Cependant, les troupes françaises sont en difficulté au Tonkin, et subissent un important revers militaire en mars 1885. Elles doivent se replier sur le delta du fleuve Rouge. Quand le 30 mars, Paris apprend la catastrophe, le ministère Ferry est mis en minorité et renversé.

Toutefois, grâce aux victoires navales de Courbet, la Chine a été gravement touchée sur son propre territoire. Comme l’Amiral l’avait prédit, le 9 juin, elle abandonne officiellement, et réellement, sa suzeraineté sur l’Annam et le Tonkin : l’Indochine française pouvait naitre.

 

Mort

Pourtant, au même moment l’Amiral Courbet se meurt. A partir du 15 mai 1885, au large de Makung dans les Pescadores, atteint de choléra, il sent en effet ses forces diminuer. Il est également profondément atteint par la façon dont a été conduite la Guerre : celle-ci aurait pu aboutir à de bien meilleurs résultats et à bien moins de morts du côté français.

Le 10 juin, exténué dès midi, il doit se recoucher. Il ne quittera plus son lit. Le 11 juin, il expirait sur son navire amiral, le Bayard.

Ses marins, qu’il avait préservé autant que possible des errances des politiques parisiens, viendront s’incliner un à un devant sa chapelle ardente.

Sa dépouille, ramenée en France, sera déposée dans la cour d’honneur de l’Hôtel des Invalides le 27 août 1885 où lui sera rendu un hommage officiel.

Célébré comme un héros national en son temps, il est l’un des derniers amiraux français à avoir remporté une grande bataille navale.

 

Pour plus de détails sur la mort de l’Amiral Courbet, retrouvez un extrait de L’Amiral Courbet, Vainqueur des mers de Chine, de Claude Farrère (1952), en cliquant sur ce lien.

En janvier 2016, le Souvenir Français de Chine avait également publié, sous la plume de Bruno Nielly, Vice-Amiral d’escadre (2S), un article retraçant l’épopée de l’Amiral Courbet. Retrouvez-le en cliquant sur ce lien.