Shanghai – Plaque commémorative de la Première Guerre Mondiale

Aujourd’hui, à Shanghai, ce n’est pas seulement un siècle entier qui nous sépare de la Première Guerre Mondiale. Nous sommes aussi, ici en Chine, à 10.000 km de tous ces monuments aux morts qui peuplent chaque ville et village de France. La « Grande Guerre » nous semble bien lointaine. Pourtant…

Les rues de la Concession française
En 1914, la partie française de Shanghai était alors administrée comme n’importe quelle ville ou village de France et de Navarre. Cela se manifestait jusque dans les noms des rues de la Concession. La moindre petite ruelle portait le nom d’un personnage célèbre : tels le Boulevard Montigny (aujourd’hui Xizang Nan Lu / 西藏南路) en souvenir du premier consul de France établi à Shanghai, ou la rue Colbert (Xin Yong’an Lu / 新永安路) en hommage au Contrôleur général des finances de Louis XIV et chantre d’une politique économique interventionniste à la française. En 1921, après la Première Guerre Mondiale, un certain nombre d’entre elles ont ainsi pris le nom des maréchaux de la Grande Guerre. La plus célèbre d’entre toutes, l’avenue Joffre (Huaihai Lu / 淮海路) fut même inaugurée par le Maréchal en personne. Moins connu, ce qui est aujourd’hui Hengshan Lu (衡山路) avait été alors baptisée avenue Pétain. Encore moins connu, une vingtaine de rues prirent également le nom de Français de Shanghai, envoyés sur le front en France, et qui n’en revinrent malheureusement pas : telles la rue Boissezon (Fuxing Xi Lu / 复兴西路), la route Magy (Wulumuqi Zhong Lu / 乌鲁木齐中路), la rue Frelupt (Jianguo Xi Lu / 建国西路), ou la rue Bourgeat (Changle Lu / 长乐路). C’est ce dernier nom qui nous intéresse.

Le Maréchal Joffre à Shanghai en 1921

Louis Bourgeat, avocat influent
Louis Bourgeat était né en Algérie française en 1882 à Mustapha, dans la proche banlieue d’Alger. De parents originaires de la région de Grenoble, on ne sait ce qui le poussa à tenter l’aventure chinoise. Mais avocat de profession, il avait établi son étude à Shanghai au 79, rue du Consulat (Jinling Dong Lu / 金陵东路), à deux pas du Consulat français et du French Bund – le Quai de France (Zhongshan Dong Er Lu / 中山东二路).
Il pratiquait notamment à la cour mixte française de Shanghai : un tribunal chargé de régler les litiges entre les résidents étrangers et chinois. Comme tout avocat qui se respecte, Louis était un personnage de la haute société. Dans cette ville cosmopolite qu’était alors Shanghai, il avait pris des habitudes très anglo-saxonnes : côtoyant le Shanghai Club, le club huppé et uniquement réservé aux gentlemen (et donc interdit aux femmes), sis au « 2, The Bund », et membre du tout autant select Shanghai Race Club, le club de course hippique britannique. Notre Place du Peuple (People’s Square) actuelle, d’une forme très ovale, était alors un hippodrome et le bâtiment du club se trouvait au niveau de son « coin » nord-ouest. Ce bâtiment est aujourd’hui devenu le Musée d’Histoire de la Ville de Shanghai (au 325 Nanjing Xi Lu).

L’hippodrome et le bâtiment du Shanghai Race Club en 1912

Première Guerre Mondiale
En 1914, Louis Bourgeat a 32 ans. Volontaire, alors qu’il avait été exempté du service militaire en 1903, il se fait « reconnaître bon au service des armes » par le conseil de révision de Tien-tsin (Tianjin) et, dès novembre 1914, est affecté au 16ème Régiment d’Infanterie Coloniale.
Désigné pour aller dans les environs de Paris comme instructeur des élèves-officiers, il refuse : « Je suis rentré de Chine pour me battre et non pour faire de l’instruction » répond-il. Intégré au 6ème Régiment d’Infanterie Coloniale, il est rapidement cité à l’ordre de sa division : « Jeune officier d’un sang-froid remarquable, a dirigé avec un bel entrain et une réelle bravoure un coup de main sur une position ennemie. Blessé légèrement d’un éclat de grenade pendant l’opération ». Avec ses camarades, il va participer à partir du 15 août 1916 à la Bataille de la Somme – l’une des batailles les plus sanglantes du conflit, avec plus d’un million de victimes, dont environ 442.000 morts ou disparus. Louis n’en reviendra pas. Il meurt au combat le 5 septembre. Il sera décoré de la Croix de Guerre.

Certificat de décés de Louis Bourgeat

Louis Bourgeat à Shanghai
Quand la nouvelle de la mort de Louis Bourgeat atteint Shanghai, le drapeau du Shanghai Club est alors mis en berne en son honneur. En 1921, la nouvelle partie de la Rue Doumer prend son nom (qu’elle perdra en 1945 pour devenir Changle Lu). Quelques mois plus tard, pour commémorer ses morts, le Shanghai Race Club commande une imposante plaque à la compagnie « Shanghai Arts and Crafts » – cette même compagnie qui produira en 1923 les fameux lions d’HSBC (la plus grande succursale de la Hongkong and Shanghai Bank Corporation se trouvait alors à Shanghai). Sur la plaque sont mis à l’honneur les membres du Club décédés lors de la Guerre de 14-18. Y figure 28 noms, dont celui du « Lieutenant L. A. Bourgeat », en troisième position (dans l’ordre alphabétique).

Shanghai Race Club
Etonnement cette plaque va survivre à toutes les vicissitudes des cents dernières années. Dans les années 30, le bâtiment qu’avait connu Louis Bourgeat sera démoli et remplacé par un nouveau : plus luxueux, plus élevé, et plus moderne. Véritable institution de l’Angleterre coloniale d’alors, icone de Shanghai, son horloge hissée au sommet d’une tour haute de dix étages et ses colonnes classiques imposent le respect. Occupé par les Japonais en 1941, interdit d’activité en 1945, « restitué » aux communistes en 1954, il devint par la suite le Musée de Shanghai, puis la Bibliothèque de la ville. Probablement pillé et ravagé, comme de nombreux autres « institutions du passé » dans les années 60, il deviendra par la suite le Musée d’Art moderne (entre 1997 et 2012), puis le Musée d’Art de Chine (entre 2012 et 2017), avant de devenir depuis mars dernier le Musée d’Histoire de Shanghai.

Le bâtiment du Shanghai Race Club en 1957, alors transformé en bibliothèque municipale

Conservée et installée dans la nouvelle structure des années 30, la plaque n’a depuis probablement plus bougée. C’est là, au deuxième étage (niveau « 2 ») de l’escalier nord (le premier accessible en entrant dans le musée), à l’écart des collections historiques et des salles d’exposition, qu’elle subsiste encore aujourd’hui. Relique d’un passé révolu, elle est l’une des rares, si ce n’est l’unique, plaque du souvenir datant de l’époque des concessions à Shanghai à avoir survécu jusqu’à nous.

Plaque rendant hommage aux membres du Shanghai Race Club morts lors de la Première Guerre Mondiale. Louis (Alfred) Bourgeat figure au troisième rang en partant du haut (ordre alphabétique)

A nous le souvenir, à eux l’immortalité !

 

Sources :
The Old Shanghai A-Z, Paul French
Archives Nationales d’Outre-mer (ANOM)
Ministère des Armées et le site « Mémoire des hommes » dédié à la Première Guerre Mondiale : www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr
Tina Kanagaratnam et Patrick Cranley d’Historic Shanghai

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