Il était une fois… les relations France-Chine

Aujourd’hui en 2019, il est de bon ton de célébrer le 55ème anniversaire des relations franco-chinoises. C’est le 27 janvier 1964 très exactement que le gouvernement de la France dirigé par le Général de Gaulle reconnaissait en effet celui de la République populaire de Chine. Pour deux nations qui ont chacune une histoire pluriséculaire, 55 ans cela semble pourtant bien court. Et si nos relations avaient des racines plus profondes ? Remontons dans le temps : à cette lointaine époque où la France avait… des rois.

Pour la plus grande gloire de Dieu

XVIème siècle. En Chine règne la dynastie Ming. L’Empereur, Fils du Ciel, est à la tête d’un vaste empire, déjà le plus peuplé du monde. Marco Polo l’avait décrit trois siècles plus tôt. Le potentiel de cet immense marché fait tourner les têtes. En Europe, la Renaissance bat son plein. Les marins portugais et espagnols voguent sur les mers à la découverte du monde. Depuis 1494 et le Traité de Tordesillas, à l’Ouest d’un méridien tracé par le pape dans l’Océan Atlantique, les « nouvelles terres » sont sous la responsabilité du Roi d’Espagne, à l’Est – la Chine entre autres – sous la responsabilité du Roi du Portugal.

Il y a, sur les frêles embarcations portugaises qui ont la chance d’arriver jusqu’en Chine, non seulement des marchands mais aussi des missionnaires. Car le Pape a donné l’ordre aux Espagnols et aux Portugais de convertir leurs « nouvelles terres » respectives. En 1601, l’un deux, un intrépide jésuite italien réussira la prouesse d’apprendre les us et coutumes chinoises et… à se faire accepter à la cour impériale. Matteo Ricci, c’est son nom, s’est taillé un chemin jusqu’à la Cité interdite en adoptant les manières des mandarins et en se vendant comme un scientifique aux connaissances inconnues en Chine. Les travaux des mathématiciens de la Renaissance qu’il a traduit en chinois impressionnent. Les cartes géographiques qu’il trace fascinent. Ses calculs sont parfois plus justes que ceux des meilleurs mandarins de la cour. Il devient un conseiller de l’Empereur. Un sorte d’ « expert étranger » avant l’heure. Lui, ne rêve pourtant que de christianisation : convertir les mandarins de la cour… et pourquoi pas l’Empereur lui-même, et à sa suite la Chine entière ? Ses successeurs y arriveront presque… mais cela est une autre histoire.

Matteo Ricci en habit de mandarin

Les mathématiciens du Roy

Le Roi du Portugal, à la demande de l’Empereur, va ainsi régulièrement envoyer de nouveaux jésuites en Chine. Pourtant avec le XVIIème siècle l’ordre géopolitique européen allait changer. Louis XIV, notre Roi Soleil – souverain incontesté de la nation la plus puissante et la plus respectée d’Europe : la France – ne pouvait souffrir les antiques et désuets privilèges dévolus en Extrême-Orient par le pape à la royauté lusitanienne. En 1664, avec Colbert, il décrète que les Français doivent, eux aussi, faire du commerce maritime. La Compagnie françaises des Indes orientales est créée. Puis, en 1685, il envoie ses propres jésuites directement à l’Empereur de Chine. Pour clouer le bec au Roi du Portugal et au Pape, il les fait passer pour des mathématiciens placés sous l’égide de l’Académie des Sciences de Paris plutôt que des religieux. Ces « mathématiciens du Roy », comme on les appellera par la suite, seront le premier cadeau très officiel de la France à la Chine. Le premier contact direct d’Etat à Etat… 279 ans avant Charles de Gaulle. En 1700, avec l’assentiment du Pape qui ne pourra que se soumettre aux volontés françaises, est ainsi finalement fondée en Chine une mission jésuite entièrement française. L’ère de la France en Chine venait de s’ouvrir.

Lettre de Louis XIV adressée à l’Empereur Kangxi, 4 août 1688 (archives du Ministère des Affaires étrangères)

Partenariat culturel entre Louis XV et Qianlong

Avec Louis XV, la relation franco-chinoise, par le biais des arts, va alors s’approfondir. En 1759, les conquêtes au Xinjiang de Qianlong vont être le prétexte d’un étonnant projet artistique. L’Empereur souhaite en effet décorer l’un de ses nouveaux palais avec 16 peintures illustrant ses récentes victoires militaires. Il en fait la demande auprès des Jésuites qui le servent à sa cour. Puis, les Français le convainquent de voir encore plus grand : pourquoi ne pas les reproduire, en grand format, par le biais d’un mécanisme d’impression ? Ils mettent en avant un procédé alors inconnu en Chine : la gravure à l’eau-forte sur plaque de cuivre. Qianlong, séduit par l’idée, passe donc très officiellement commande à Louis XV pour recevoir le matériel et les outils d’impression nécessaires. Un vrai transfert de technologie. Aussitôt les Jésuites s’affairent : ils transmettent à Paris les dessins et une équipe de graveurs se met alors au travail en France. Cette « affaire d’Etat » est évidemment supervisée par la légendaire légèreté de l’appareil administratif français : ministres et administrateurs de la Compagnie françaises des Indes orientales ne manqueront pas de vouloir chacun à sa manière influencer le projet. La commande faite en 1762 est livrée à Qianlong… en 1775. Entre temps, Louis XV est mort…

Le Combat d’Arcul, gravure réalisée en France par Jacques Aliamet à partir d’une peinture originale de Jean-Denis Attiret, jésuite à la cour de Qianlong. Un tirage des 16 estampes commandées par Qianlong est conservé à la Chalcographie du Louvre

Ouverture du premier consulat à Canton

En 1769, pour des raisons financières, le monopole de la Compagnie des Indes orientales est aboli. Le commerce avec la Chine, autorisé dans un seul et unique lieu : Canton, est ainsi ouvert au commerce privé et à la concurrence. Les marchands français se regroupent alors au sein d’un « conseil royal de direction » afin que les intérêts français soient exprimés d’une seule voix aux autorités chinoises. Une sorte de Chambre de commerce, indépendante des intérêts de l’Etat, avant l’heure. Une réelle anomalie au temps de la monarchie absolue : Louis XVI corrigera cette grossière erreur par une ordonnance royale le 3 février 1776. Le conseil est supprimé et remplacé par… l’établissement d’un Consulat. Le 20 octobre 1776 très exactement, Pierre-Charles-François de Vauquelin devenait ainsi le premier Consul de France effectivement en poste en Chine. C’était il y a 243 ans…

Vue des « factories » étrangères alignées le long d’un quai de Canton. Le pavillon français, blanc royal, flotte à l’extrême gauche. Date estimée entre 1774 et 1781