Il était une fois… Prosper Giquel

Il y a 150 ans voyait le jour le premier complexe industriel moderne de Chine : l’arsenal de Fuzhou. Au cœur de ce vaste et ambitieux projet chinois : un Français, nommé Prosper Giquel. Quasiment oublié en France, mais pourtant bien présent dans la mémoire chinoise, ce marin a dédié sa vie au service de la Chine et des Chinois. Il fut l’un des multiples rouages qui ont contribué aux réformes et à l’ouverture de ce pays. Le Souvenir Français de Chine revient sur le parcours de ce fervent promoteur de l’amitié franco-chinoise et véritable précurseur en matière d’échanges universitaires.

 

L’appel de l’Orient
Pour Prosper Giquel, l’Extrême-Orient semble presque être une prédestination. Né en 1835 à Lorient, ce port créé par Louis XIV pour servir de base à la Compagnies des Indes Orientale, issu d’une famille de marins, comment pouvait-il ignorer l’appel du grand large ? C’est ainsi tout naturellement qu’il entre en octobre 1852 à l’Ecole navale de Cherbourg.

Happé par la Guerre de Crimée (1853-1856), où il s’illustre lors du siège de Sébastopol, il suit ensuite en Chine son amiral nommé Commandant de l’Escadre d’Extrême-Orient. La France de Napoléon III venait en effet de s’engager encore une fois aux côtés des Britanniques, cette fois-ci contre l’Empire chinois qui refusait d’ouvrir davantage son commerce aux Occidentaux.

Combattant Franco-chinois
En Chine, Giquel, bon angliciste, est tout d’abord nommé dans la commission franco-anglaise chargée de contrôler l’administration de la ville de Canton – prise presque sans combat en 1857. Rapidement conquis par ce nouveau monde, il s’illustre par son zèle à apprendre le chinois « mandarin », aussi bien parlé qu’écrit. Une initiative alors bien rare…

En 1860, la paix signée, il décide de rester et demande un congé à la Marine. Celui-ci lui est accordé. Il est alors recruté par Horatio Nelson Lay, le premier Inspecteur Général des Douanes maritimes chinoises modernes (celles-ci viennent tout juste d’être créées pour prélever les droits de douanes qui permettront de rembourser les indemnités de guerre imposées par les Anglais et les Français à la Chine).

Nommé à Ningbo en novembre 1861, son passé militaire va toutefois rapidement le rattraper : lors de la Révolte des Taiping (une guerre civile chinoise qui fit entre 20 et 30 millions de morts entre 1850 et 1864) il va participer aux efforts de Paul d’Aiguebelles, un officier de Marine, dans la mise en place d’une armée moderne pour lutter aux côtés des soldats réguliers impériaux contre les insurgés Taiping. Cette troupe hétéroclite nommée l’ « Armée Toujours Triomphante », composée de sous-officiers français encadrant des soldats chinois équipés d’armes modernes, s’illustrera à de nombreuses reprises et sera décisive (aux côtés de son équivalent britannique, la « Ever Victorious Army ») dans la défaite des Taiping.

 Prosper Giquel décoré de médailles françaises et chinoises

Giquel est alors repéré par Zuo Zongtang (左宗棠), un des hommes fort de l’armée impériale. A la cour, celui-ci, aux côtés de Li Hongzhang, est du parti de la réforme et de l’ouverture de la Chine. Ces grands mandarins vont alors élaborer un vaste programme de modernisation.

 

L’arsenal de Fuzhou

La marine militaire chinoise n’était alors équipée que de quelques jonques de combat qui ne faisaient que peu de poids face aux canonnières occidentales. Zuo propose à Giquel de participer à un audacieux et vaste projet de modernisation de la flotte chinoise.

À Fuzhou est construit un arsenal qui devait servir de base à un complexe industriel d’envergure nationale – ses ramifications s’étendant jusqu’à l’intérieur des terres chinoises, avec des forges, des mines, etc.

Giquel aura la responsabilité de faire construire des ateliers capables de produire des navires modernes. Directement employé par le gouvernement chinois, il est également en charge de la formation des spécialistes chinois qui feront fonctionner cet outil industriel, et joue ainsi un rôle central dans le transfert de technologies et de savoir-faire entre l’Europe et la Chine.

Panorama de l’arsenal de Fuzhou

Dans l’enceinte de l’arsenal sont ainsi créées des écoles, dont trois dites françaises car l’enseignement se fait en français après une formation linguistique : construction navale, dessin et apprentis. Il y a aussi une école pour mécaniciens, une école navale et un navire école où, à la demande des autorités chinoises, l’enseignement se fait en anglais. Cette dernière forme les futurs officiers des flottes impériales. Ces établissements produiront quelques brillants sujets qui formèrent par la suite une partie des cadres réformateurs à la fin de l’Empire des Qing, dont certains s’illustrèrent comme écrivains, traducteurs de littérature française et diplomates.

Une des écoles de l’arsenal

Dans ce cadre, Giquel va fonder la « Mission chinoise d’instruction » qui va permettre l’envoi et la formation d’élèves chinois en France et en Angleterre. Les ingénieurs et techniciens de l’arsenal seront ainsi affectés aux forges (Saint Chamond, Le Creusot), aux arsenaux (Cherbourg, Toulon), ainsi qu’à l’Ecole des Mines de Paris. Les deux premiers contingents sont envoyés en 1877, un autre en 1881, encore un autre en 1886, etc.

 

Un ami de la Chine

Sa connaissance de la langue et de la culture chinoise lui permet de construire des relations fortes et durables avec ses collègues chinois et les autorités impériales. D’ailleurs, se considérant au service du gouvernement chinois, et non comme un vague agent de la politique française en Chine, il n’hésitera pas à entrer en conflit avec plusieurs diplomates français quand il sentira les intérêts chinois lésés.

Partisan infatigable de la coopération franco-chinoise, il encouragera également toute sa vie les industriels français à davantage s’implanter en Chine – alors que les investissements français étaient déjà à la traîne par rapport à d’autres nations arrivées en Chine après la France …

Le personnel occidental de l’arsenal de Fuzhou avec les autorités chinoises

 

La Guerre sino-française (1884-1885)
Mais en 1884, le gouvernement de Jules Ferry s’embarque dans l’aventure du Tonkin. Ce territoire situé au Nord de l’actuel Vietnam était alors un royaume vassal de la Chine. La France souhaitait le soustraire à l’emprise chinoise et l’incorporer dans ce qui deviendra par la suite l’Indochine française.

Face à la politique de guérilla supportée par la Chine au Tonkin, la IIIème République décide d’envoyer l’Amiral Courbet à la tête d’une vaste escadre. Sans hésitation, celui-ci portera la guerre directement en territoire chinois : à Fuzhou, en quelques heures seulement, il anéantira la toute nouvelle flotte chinoise et endommagera sérieusement l’arsenal.

Si Giquel ne put éviter le conflit, il put servir la paix. Jules Ferry le sollicita pour rédiger un projet de traité de paix. Avec l’aide de l’Ambassadeur de Chine à Londres, il joua un rôle primordial dans le règlement du conflit. Puis… on l’oublia bien vite…

Bataille de Fuzhou, illustration datant de 1885. Ces navires modernes au pavillon jaune sont les bateaux chinois produits par l’arsenal de Fuzhou.

 

Mort
Affaibli, Prosper Giquel meurt le 20 février 1886. Il avait 51 ans. Le personnel de l’Ambassade de Chine en France assista au grand complet à ses obsèques en l’Eglise de la Madeleine à Paris. L’éloge funèbre qui fut prononcé par l’un de ses amis chinois se finit ainsi : « Dors en paix, cher vénéré ami, l’œuvre de ta vie trouvera ses admirateurs et ses continuateurs. Autour de ta tombe sont réunis, associés dans la même douleur, tes amis et des compatriotes d’adoption qui consacrent à ta mémoire la même couronne. Puisse-t-elle être le gage de cette union pacifique à laquelle tu as toujours si ardemment travaillé, et qui a été la préoccupation constante de tes pensées, en même temps que l’espérance et le vœu de ton dernier soupir ! Dors en paix, ami : l’avenir grandira ton nom et lui assurera l’immortalité. »

 

Article rédigé par Philippe Fourneraut et David Maurizot.

 

Sources :